« Les Sauvages disent que c'est l'animal bien-aimé des François, des Anglois, et des Basques, en un mot des Européens. J'entendois un jour [un Amérindien] qui disoit: [...] le castor fait toutes choses parfaitement bien: il nous fait des chaudières, des haches, des espées, des couteaux, du pain, bref il fait tout. Il se moqua de nos Européens qui se passionnent de la peau de cet animal [...]; mon hôte me dit un jour, me montrant un fort beau couteau, les Anglois n'ont point d'esprit: ils nous donnent 20 couteaux comme celui-là pour une peau de castor. » (Père Paul Le Jeune, dans Relations des Jésuites, vol. 6, pp. 296-298)

Le castor et la traite des fourrures

Jusque dans les années 1650, la traite des fourrures au Canada demeura une activité secondaire, à laquelle s'adonnaient pêcheurs, baleiniers et explorateurs. à la fin du seizième siècle, cependant, l'évolution de la mode européenne mit en vogue le chapeau de castor à larges bords. La mode des chapeaux de feutre était inspirée par les couvre-chefs portés par les soldats suédois durant la guerre de Trente Ans (1618-1648). Lorsque la mode se transforma et que le castor de Russie et de la Baltique fut acculé à l'extinction, on se tourna vers l'Amérique du Nord. Les chapeliers d'Europe apprirent bientôt qu'on pouvait confectionner du feutre de bonne qualité à partir du sous-poil ou du duvet de castor nord-américain. Les fourrures de martre, de renard, de loutre et de vison firent également l'objet d'un troc, mais celle des castors devint le principal article de traite.

La façon dont on chassait le castor était bien spéciale. Alexander Henry, associé de la CNO, en donne une description dans son journal en 1809 :

« Pour tuer un castor, nous avions l'habitude de remonter les rivières sur plusieurs milles, entre le crépuscule et la tombée de la nuit, et de laisser le canot dériver lentement au fil du courant, sans bruit. à cette heure du soir, le castor sort chercher de la nourriture ou du matériel pour réparer son repaire; et comme il n'a pas peur d'un canot, il passe souvent à portée de tir. [...] La façon la plus courante de prendre un castor est de détruire sa maison à l'aide de pics, l'hiver, lorsque la glace est assez solide pour soutenir un homme et que la fourrure est aussi de la meilleure qualité. La destruction de la hutte du castor n'est cependant qu'une étape préparatoire. Durant l'opération, la famille fuit par un ou plusieurs de ses couloirs submergés ou « ouaches ». On détermine l'emplacement de ces couloirs en frappant la glace le long de la rive et lorsque la glace sonne creux, c'est qu'il y a un trou. [...] On m'a montré à l'occasion comment distinguer un couloir où se cachent des castors d'un couloir vide, soit par le mouvement de l'eau au-dessus de l'entrée, qui est dû à la respiration des animaux qui y sont cachés. Il faut se servir de ses mains pour sortir ces derniers des couloirs et, ce faisant, le chasseur risque d'être gravement mordu.»



On utilisait parfois du castoréum comme appât pour capturer les castors. Il s'agit d'un liquide sécrété par les glandes sexuelles du castor que les chasseurs placent sur les trappes afin d'attirer les castors mâles. Le castoréum devint également un précieux ingrédient employé en Europe en parfumerie.

Il y avait deux types de peaux de castor : le castor gras et le castor sec. Le terme « castor gras » désigne les peaux de castor prises par les Indiens alors qu'elles sont de première qualité; elles étaient taillées en rectangles, cinq à huit rectangles étaient cousus ensemble et portés la fourrure contre le corps pendant 12 à 18 mois. Le frottement constant contre la peau aidait à débarrasser graduellement la fourrure des jarres qui en constituaient le revêtement extérieur, et la sueur lui donnait un reflet lustré. Ainsi bien engraissée, la peau devenait souple et prenait une teinte jaune. Le castor gras avait le plus de valeur parce que les longs poils étaient tombés et que le duvet avait déjà été engraissé et s'était épaissi au contact de la peau humaine. On l'appelait aussi castor de robe, ce qui montre bien comment il avait acquis sa valeur. Le « castor sec », en revanche, désignait la peau de fourrure qui avait été étirée à plat, séchée et apportée sur-le-champ par les Indiens. Le castor sec ou castor parcheminé conservait toujours les longs poils rugueux de l'extérieur et n'avait pas l'épaisseur et la qualité du « castor gras ».

Bien que la traite des fourrures fût axée sur le troc, soit l'échange de marchandises pour d'autres biens, une monnaie d'échange s'est imposée sous la forme du castor. Au sein de la CNO, une seule peau de castor adulte, de première qualité, et en parfait état était appelée « plus ». Le plus devint l'unité fixe de troc pour mesurer la valeur de toutes les marchandises de traite et autres pelleteries. Ainsi, la valeur totale des fourrures pouvait être cotée en plus et les Indiens pouvaient obtenir l'équivalent en marchandises de traite. La CNO fabriqua même des jetons indiquant aux Indiens la valeur des fourrures qu'ils voulaient échanger. Avec ces jetons, les Indiens pouvaient échanger leurs prises contre un vaste assortiment de produits. De même, les commerçants américains dans le sud des Grands Lacs utilisèrent comme étalon le « buck », soit la peau de cerf de Virginie mâle de grande taille, pour calculer la valeur des fourrures et des marchandises de traite européennes. Le buck devait plus tard devenir l'équivalent du dollar américain. Voici la valeur de nombreux produits de traite de la CNO en plus :

1 plus = 3/4 livre de perles de couleur
1 plus = 1 1/2 livre de poudre de fusil
1 plus = 1 marmite en laiton
1 plus = 2 livres de sucre
1 plus = 1 gallon de brandy
1 plus = 2 verges de flanelle
1 plus = 12 douzaines de boutons
1 plus = 1 paire de culottes
1 plus = 1 paire de chaussures
1 plus = 20 pierres à briquet
1 plus = 8 couteaux
1 plus = 2 paires de lunettes
1 plus = 2 hachettes
1 plus = 20 hameçons
1 plus = 1 couverture
4 plus = 1 pistolet
1 plus = 2 chemises
11 plus = 1 fusil à silex


Tout comme le buck, le plus avait un rayon d'action limité et sa valeur pouvait varier, Parfois, deux petites peaux de castor pouvaient être l'équivalent d'un plus. Un plus pouvait également équivaloir à une ou deux peaux de lynx, une à 7 peaux de martre ou 9 à 14 peaux de rat musqué. La valeur des marchandises en « plus » variait selon la saison, l'emplacement du poste, l'intensité de la concurrence et les réserves naturelles de castor. Le mythe selon lequel un fusil pouvait coûter une pile de castors égale à la hauteur de son canon ne fut jamais fondé dans le cas de la CNO. En fait, les Indiens contrôlaient les routes commerciales et jouaient un rôle indispensable comme trappeurs et pourvoyeurs de nourriture. Sachant ceci, il est difficile d'imaginer un commerçant de la CNO essayant de rouler un Indien en échangeant des fusils plus longs contre une plus grande quantité de peaux de castor.

Pour le transport, les peaux étaient pressées dans un ballot compact, appelé « pièce ». Le poids normal de cette dernière était de 90 livres ou de 40 kilos. En 1800, une « pièce » typique pouvait contenir 44 peaux de castor, 12 peaux de loutre, 5 peaux d'ours et 6 de pékan. Le nombre de peaux de castor dans une pièce variait selon la saison où les animaux avaient été capturés. Les peaux de castor d'automne étaient plus légères que celles des prises du printemps, car au printemps, les castors portaient toujours leur lourde fourrure d'hiver. à l'intérieur d'une pièce, les peaux étaient placées fourrure contre fourrure, cuir contre cuir, afin d'éviter d'endommager le poil. Les peaux de moins grande valeur, telles que celles d'orignal et de castor d'été, recouvraient l'extérieur de la pièce. Pour former chaque pièce, on plaçait les fourrures dans une presse et un poids était placé sur une longue perche pour donner à la pièce sa forme compacte. Des cordes partant du bas de la presse servaient à attacher chaque pièce. Une pièce standard valait entre 30 et 50 £ (Livres Sterling), selon la région et le degré de concurrence.

Bien que le castor fût très prisé des traiteurs, il existait en Europe un marché pour les fourrures de lynx et de martre de même que pour les plumes de canard, d'oie et cygne du Canada. Les peaux de bison étaient également exportées, même si elles étaient presque impossible à blanchir et à sécher. La peau d'autres animaux était aussi troquées : ours, loutres, pékans, loups, carcajous, visons, renards, phoques, écureuils, ratons laveurs, élans, rats musqués et chevreuils. Certaines années, les peaux de castor furent reléguées au deuxième ou au troisième rang derrière les peaux de raton laveur ou de chevreuil. En 1787, 139 509 peaux de castor furent exportées du Canada comparativement à 68 142 peaux de martre, 26 330 de loutre, 16 951 de vison, 8913 de renard, 17 109 d'ours, 102 656 de chevreuil, 140 346 de raton laveur, 9816 d'élan, 9687 de loup et 125 de phoque. Ces fourrures étaient destinées à de nombreux pays en dehors de l'Angleterre, notamment : la Russie, la Prusse, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique, la France, l'Italie, la Turquie, la Chine et les états-Unis. Les pelleteries étaient souvent accompagnées d'autres exportations comme le blé, la farine, les pois, le bois d'œuvre de chêne, la morue, le saumon, l'huile et la potasse. Le blé était expédié en Espagne et au Portugal, la farine et le pain à Terre-Neuve et les Antilles, alors que le bois d'œuvre, l'huile et le poisson étaient embarqués pour l'Angleterre.

Confection du chapeau de castor

Le castor d'Amérique du Nord est, de par sa taille, le plus gros rongeur du continent. Son corps amphibien est couvert d'un sous-poil feutré doux d'un pouce d'épaisseur. Cette sous-couche de poils munis de minuscules ardillons est appelée « laine » ou « duvet » et est recouverte par une couche protectrice faite de poils rugueux, appelés jarres, mesurant environ deux pouces de longueur. Ce sont les castors qui vivent le plus au nord qui ont la fourrure la plus épaisse.

Les pelleteries peuvent servir à la production de fourrure de choix ou de fourrure commune. La fourrure de choix est destinée aux pelletiers qui fabriquent des manteaux réputés pour leur lustre et leur chaleur. La fourrure commune est la sous-couche de laine ou de duvet qui a été enlevée de la peau et séparée de son revêtement protecteur, les jarres. C'est le type de fourrure qu'utilise le fabricant de feutre et le chapelier. Bien que la plupart des pelleteries puissent être utilisées comme fourrures de choix, un nombre limité seulement de peaux ont la qualité voulue pour servir à la fabrication de chapeaux.

Le castor se prête particulièrement bien au feutrage à cause de son sous-poil muni de minuscules ardillons. Si l'on examine le sous-poil de castor au microscope, on peut observer une série d'écailles qui se chevauchent sur toute la surface du sous-poil. Les extrémités de ces écailles vont toutes dans le même sens, poussant ainsi les fibres à pousser dans la direction contraire, et ces ardillons s'enclenchent lorsqu'on les presse. Le feutre de castor garde ainsi sa forme même si on le manipule sans ménagement ou le mouille à répétition; il est plus résistant que le feutre fabriqué à partir de laine ou d'autres pelleteries.

Au XVIIIe et au XIXe siècles, la fabrication d'un chapeau de castor était une opération longue (7 heures) qui comptait plus de 30 étapes menées à bien par divers spécialistes. Les peaux de castor étaient initiallement débarrassées de leurs jarres extérieurs et transformées en feutre après un processus complexe de lissage, de battage et de séchage. Selon son prix et sa qualité, selon la taille des peaux de castor et la densité du feutre, un chapeau requérait à lui seul d'une à cinq peaux de castor mâle adulte. Des couvre-chefs moins coûteux, tels que ceux portés par les militaires, étaient fabriqués d'un mélange de fourrures de castor, de poils de cheval et de lapin.

La peau qui arrivait dans l'atelier du chapelier était rude, graisseuse et couverte de poils rugueux, sous lesquels se trouvait le fin duvet. On débarrassait la peau de ses jarres à l'aide d'un couteau ou de pinces. On aspergeait ensuite la peau d'une solution chimique de nitrate de mercure, pour soulever les petites écales sur chaque fibre du duvet. Les fibres ainsi s'emmêlaient mieux et prenaient une couleur rougeâtre. L'exposition constante aux vapeurs de mercure était toutefois dommageable pour le système nerveux des chapeliers, causant certains symptômes comme des spasmes musculaires de même que des difficultés d'élocution et de pensée, d'où l'expression anglaise « mad as a hatter », traduite littéralement par fou comme un chapelier.

La peau était ensuite séchée et le sous-poil était tondu. Pour séparer les jarres restants du sous-poil ou duvet, les chapeliers utilisaient un arçon. Le mélange de duvet et de poil était agité, et les longs poils rugueux tombaient graduellement dans des orifices pratiqués dans la table du chapelier. Après avoir détaché le duvet de la peau, on le formait en trois ou quatre pièces plates triangulaires appelées « capades ». Chaque capade était enroulée dans un morceau de cuir et placée sur une table de bois portant en son milieu un fer chaud. Les capades devenaient ainsi plus solides et plus serrées et le chapelier pouvait les rabattre l'une sur l'autre de façon à leur donner la forme d'un gros bonnet d'âne.

Comme à cette étape, le corps du chapeau restait très large, il fallait encore le fouler et le rendre plus ferme. Celui-ci était donc déposé dans une chaudière remplie d'un mélange brûlant d'eau, d'acide sulfurique, de lie de bière et de vin. Le corps du chapeau était plongé à plusieurs reprises dans cette solution puis était aplati à la main ou au rouleau. Sous l'effet de la pression, de la chaleur et de l'humidité, la surface du feutre était réduite de la moitié. L'opération se poursuivait jusqu'à l'obtention d'un tissu assez ferme, prêt pour la mise en forme. On roulait alors le bonnet d'âne sur lui-même afin d'obtenir une pièce plate qu'on pressait sur une forme de bois du modèle désiré.

Le chapeau était placé dans un contenant de cuivre rempli de teinture. Il demeurait dans ce mélange bouillant pendant environ 45 minutes avant d'être mis à refroidir. L'opération était répétée plusieurs fois jusqu'à l'obtention de la couleur désirée. Le chapeau était ensuite séché et enduit d'un mélange de gomme laque et de colle pour le rendre imperméable et rigide. Pour la finition, on utilisait la vapeur afin de pouvoir apporter quelques corrections ou modifications mineures. Enfin, le chapeau était garni de rubans, de cocardes, de boutons ou d'autres décorations.

On se servait également de la fourrure de castor pour fabriquer des collets, des poignets, des mitaines et des gants. à cette fin, le cuir était habillé ou tanné, procédé consistant à retirer les longs poils rugueux, à réduire le poids de la peau et à éliminer ce qui restait de corps gras entre les poils. On utilisait de même l'excellent cuir d'orignal, d'élan, de caribou et de chevreuil pour confectionner des gants, des vestes et des culottes de cheval. Certaines fourrures, comme celles de vison, de renard et de lynx, servaient à fabriquer de petits accessoires comme les capuchons et les mitaines. Quant à elles, les robes de bison étaient expédiées à Montréal pour servir de couvertures dans les carrioles. à l'époque de la CNO, les manteaux entièrement faits de fourrure n'étaient pas encore à la mode.

Le symbole du castor

Le castor fut presque acculé à l'extinction dans certaines régions du Canada à cause du piégeage intensif, des feux de forêts et des épidémies de maladies infectieuses. Dans les années 1820, la mode se transforma et les chapeaux de soie devinrent populaires, ce qui eut des retombées négatives sur la traite des fourrures de castor, mais un impact positif sur les populations de castors. Peu chère, la soie en vint à occuper presque tout le marché à partir des années 1840. Ainsi, après un long règne, le feutre de castor dut céder aux impératifs nouveaux de la mode, ceux-là mêmes qui lui avaient fait connaître la gloire dans les années 1620.

En raison du rôle important qu'il joua dans la fondation des premières colonies au Canada et dans l'expansion des frontières du pays par suite de la traite des fourrures, le rongeur Castor canadensis devint très tôt un symbole local et national populaire. En 1621, sir William Alexander, à qui l'on concéda le territoire de la Nouvelle-écosse, fut le premier à inclure le castor dans ses armoiries. La Compagnie de la Baie d'Hudson honora l'animal en le plaçant sur l'écusson de ses armoiries en 1678. La même année, Louis Buade de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, proposa le castor comme emblème de la colonie. En 1690, en l'honneur de la défense valeureuse de Québec par les Français contre l'envahisseur britannique, une médaille fut frappée : on y voyait une femme assise, représentant la France, avec un castor à ses pieds, symbole du Canada. Plus tard, le castor fut intégré dans l'écusson de la CNO et dans les armoiries personnelles de nombreux Nor'westers (membres de la CNO). C'était également l'animal favori utilisé pour les médaillons et les broches troqués avec les Indiens. Les membres du exclusif Beaver Club de Montréal portaient des médailles d'or à son effigie. De plus, le gouverneur résidait au Beaver Hall à Montréal et la CNO émit des pièces de monnaie frappées d'un castor. En 1833, le castor fit son entrée dans les armoiries de la Ville de Montréal. Depuis 1867, le castor figure dans les armoiries officielles du gouvernement du Canada. En 1937, le Canada lança de nouvelles pièces de monnaie. Encore de nos jours, sur le côté pile de la pièce de 5 cents apparaît un castor, perché sur un monticule rocheux qui se dresse dans l'eau. Le castor devint l'emblème officiel du Canada en mars 1974, année où une loi prévoyant sa reconnaissance comme symbole de la souveraineté du pays reçut la sanction royale.

Références

Chapeau de castor et manteau court,
milieu du dix-huitième siècle.
Reignes de George II et III.









Un castor


Chasse au castor au Canada








Peau de castor





























































Chapeau de castor
Source: Musée Stewart




Le Gazette de Montréal
5 août, 1805



Chapeau de castor
Source: Musée Stewart




Le Gazette de Montréal
21 oct., 1805



Le Gazette de Montréal
26 sept., 1808




Le Gazette de Montréal
17 juin, 1811


Le Gazette de Montréal
8 juillet, 1811






























Le Gazette de Montréal
5 oct., 1812