Le canot d'écorce de bouleau

C'est en fonction du canot d'écorce de bouleau des Algonquins que s'est édifié le réseau de transport de la Compagnie du Nord-Ouest (CNO). Les marchandises de traite étaient habituellement expédiées par la rivière des Outaouais, à bord de canots. Le départ de ces canots ne se faisait pas de Montréal mais de Lachine, qui avait toujours été le point de départ pour le pays d'en haut. Cette ville doit son nom aux expéditions de La Salle, préparées à cette endroit, en vue de trouver un passage au nord-ouest vers la Chine, que Jacques Cartier avait tout d'abord espéré découvrir en 1534-1535.

Il fallait plusieurs jours pour bâtir un grand canot, à la différence des petits canots qui étaient assemblés en quelques heures. La charpente du canot était faite de cèdre (thuya). Elle était recouverte de morceaux d'écorce qui étaient cousus ensemble, et de la gomme résine était appliquée sur les coutures pour rendre le canot étanche. On se servait à la fois des racines et de la sève d'épinette. Le haut de la proue était orné d'un motif grossier en couleur. Les canots n'étaient pas tous peints, mais il était habituel d'y faire figurer un drapeau, une tête d'Indien, un cheval ou l'emblème de la Compagnie. Dans certains cas, des lignes vertes et rouges sur fond blanc étaient tracées sur les côtés. Tout au long du voyage, il fallait réappliquer de la gomme presque tous les jours afin de prévenir les fuites.

Les voyages en canot étaient périlleux et peu confortables. Les voyageurs restaient assis dans le canot pendant environ 12 heures chaque jour sans bouger ni se déplacer. Certains obstacles comme les rapides, les rochers, les cascades, les troncs d'arbre et les contacts avec le fond n'étaient souvent évités qu'à la toute dernière minute. Les noyades et les accidents étaient fréquents, et si les embarcations n'étaient pas trop endommagées, elles étaient réparées plusieurs fois par jour.

Chaque canot en partance de Lachine était monté par 6 à 10 voyageurs. Ils portaient habituellement 65 pièces de marchandises de traite, pesant jusqu'à 90 livres chacune. à ce poids s'ajoutait celui de l'équipage et de 8 sacs de 40 livres chacun, soit un pour chaque voyageur, sans compter les provisions : 600 livres de biscuits, 200 livres de porc et trois boisseaux de pois. Chaque canot était muni d'une hache, d'une corde de halage, d'une marmite et de la gomme, de l'écorce et du watape pour les réparations. Le watape était constitué de fines racines d'épinette utilisées pour coudre des morceaux d'écorce ensemble. Chaque canot transportait également un rouleau d'écorce de bouleau et un morceau de peau de mouton qui servait d'éponge pour écoper l'eau dans le canot. Le matériel était recouvert d'une bâche de toile cirée pour le protéger de la pluie et des eaux turbulentes. Ainsi, bien que le canot d'écorce vide pesât environ 300 livres, il pouvait transporter 5 tonnes (équipage et chargement compris), sans qu'aucun clou ni aucun métal ne fût employé dans sa construction.

Les canots d'écorce de bouleau n'étaient pas les seules embarcations auxquelles avait recours la CNO. Dans les régions où ne poussait aucun bouleau, les canots étaient faits d'écorce d'orme et de caryer, de cuir d'orignal et de peau de bison. Lorsqu'on ne trouvait aucune écorce utilisable, on se servait d'un canot creusé dans un arbre ou d'une pirogue. Certains « bateaux » étaient faits de planches de bois. La proue et la poupe étaient pointues, les côtés étaient presque perpendiculaires et le fond était plat. Pirogues, chaloupes, radeaux et autres embarcations auraient pu remplacer les canots sur bien des cours d'eau, mais ils ne pouvaient être transportés à dos d'homme. Les bateaux et les radeaux ne pouvaient pas non plus descendre aussi bien les rapides et ne pouvaient transporter des personnes et des marchandises aussi facilement.

Types de canots

Il fallait près de 4 mois pour parcourir en canot la distance entre Montréal et l'Athabaska. Par souci d'efficience, on avait recours à trois types de canots :

1) Le « canot de maître » était utilisé entre Montréal et le lac Supérieur. Il pouvait transporter jusqu'à 90 pièces de 40 kilos ou de 90 livres chacune de même qu'un équipage de 8 à 12 hommes, leur équipement et quelques passagers. Il mesurait jusqu'à 12 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur et 75 cm de profondeur. Le « canot de maître » était trop gros pour les petites rivières de l'intérieur.

2) Le « canot du Nord » était utilisé pour les voyages vers l'intérieur, en partance du lac Supérieur. Il avait 7 mètres de longueur, 1 mètre de largeur et 20 à 30 cm de profondeur. Il était manié par 4 à 6 hommes et pouvait transporter 35 ballots, soit une capacité totale de 1700 kilos ou 4000 livres. Il ne durait pas plus de 1 ou 2 saisons, de sorte que la CNO pouvait en construire ou en acheter jusqu'à 70 chaque année. Voici un exemple du contenu d'un canot du Nord en 1800 :

5 ballots de marchandises
1 ballot de tabac
1 ballot de marmites
1 caisse de fusils
1 caisse d'articles en fer
2 rouleaux de tabac en rôles
2 sacs de balles de plomb
1 sac de farine
1 sac de sucre
2 barils de poudre à fusil
10 fûts de vin spiritueux

3) Le canot rapide servant à l'express, ou « canot léger » ou « canot bâtard », avait environ 5 mètres de longueur. Il était utilisé pour transporter les dignitaires, les rapports et les nouvelles entre les différents postes dans le Nord-Ouest. Il y avait deux express chaque année. L'express d'hiver quittait les postes les plus au nord vers la fin de novembre, traversait tout le pays en traîneau et en raquettes et atteignait le Sault-Sainte-Marie en mars. L'express d'été gagnait en vitesse le fort William pour communiquer les résultats de la traite d'hiver, précédant les canots qui apportaient les fourrures.

Les pagaies étaient façonnées à la main à partir d'une seule pièce de bois. Différents types de bois étaient utilisés, comme le cèdre et l'épinette. Le cèdre avait l'avantage d'être robuste et léger sans être cassant. Les pagaies venaient en trois longueurs :

a) les milieux se servaient de pagaies courtes ordinaires, qui leur montaient jusqu'au menton;

b) les deux « bouttes » avaient des pagaies plus longues parce qu'ils naviguaient souvent debout. Ces pagaies larges de 4 à 5 pouces pouvaient atteindre 6 pieds de longueur;

c) une pagaie encore plus longue, mesurant jusqu'à 8 pieds de longueur, était parfois utilisée par les « bouttes » pour descendre les rapides ou sauter des cascades. Les lames des pagaies étaient souvent peintes en rouge et ornées de motifs noirs et verts. Les voyageurs étaient très pointilleux en ce qui concerne leur pagaie; aucun homme sensé n'utiliserait une lame de plus de 5 pouces, sinon il se fatiguerait très rapidement.

Techniques de navigation

Le grand avantage du canot était sa légèreté : un canot de taille moyenne pouvait être porté facilement par 2 hommes et pouvait malgré tout transporter une lourde cargaison et être aisément manœuvrable sur les rivières. Son principal inconvénient était sa fragilité. La plus petite erreur de jugement en descendant des rapides et le canot donnait contre une pierre et son fond se déchirait.

Les « bouttes » de chaque canot étaient toujours à l'affût, donnant des ordres aux autres pagayeurs. L'avant commandait et les milieux lui obéissaient ainsi qu'au gouvernail. Un guide était aussi engagé pour diriger 4 ou 6 canots, et tous étaient obligés de lui obéir. La charge de plusieurs brigades de canots, soit jusqu'à 20 ou 30 embarcations au total, était confiée à un bourgeois.

La cadence habituelle des voyageurs sur les lacs était d'environ 40 coups de pagaie à la minute, ce qui permettait à un canot d'atteindre une vitesse d'environ 5 milles à l'heure. à ce rythme, on pouvait parcourir jusqu'à 100 km, voire plus de 200 km, en une seule journée. Le cours de nombreuses rivières du Nord-Ouest était cependant semé de rapides. Plusieurs techniques de navigation étaient donc utilisées pour contourner ces dangereux obstacles.

Un « portage » était un arrêt où le canot comme son chargement étaient transportés le long d'un sentier. Le canot était tiré à sec, était déchargé et les deux bouttes le hissaient sur leurs épaules. Ils étaient suivis par l'équipage qui devait transporter les ballots de marchandises et de fourrures, une courroie de cuir passée sur le front pour supporter une partie de la charge. Cette façon de portager le canot variait selon le type d'embarcation. Le canot de maître était hissé à l'envers sur l'épaule rembourrée de 4 hommes : 2 hommes près de la proue et 2 près de la poupe. Le canot du Nord était transporté par les 2 bouttes. Lors d'un portage, les hommes pouvaient avancer à une vitesse moyenne de 3 milles à l'heure. à chaque portage, les voyageurs devaient transporter au moins deux ballots de 90 livres chacun. S'ils en transportaient plus, ils obtenaient une prime. Un portage de 5 milles pouvait prendre jusqu'à deux heures, déchargement et chargement compris.

La distance de portage était calculée de façon assez particulière. à tous les milles ou après dix minutes de marche environ, il y avait un « posé » : les ballots étaient déposés et les hommes retournaient chercher d'autres marchandises. Puis sans même se reposer, les hommes reprenaient leur charge et continuaient jusqu'au prochain « posé ». Les portages en vinrent à être mesurés en nombre de « posés ».

Parfois, il n'était pas nécessaire de faire un portage pour contourner un obstacle; il suffisait d'enlever une partie de la cargaison du canot. C'était une décharge. Lors d'une décharge, il fallait haler le canot au moyen d'une corde ou d'un câble. Il arrivait de terribles accidents lorsqu'un câble de halage se rompait et que le canot était emporté par les rapides ou précipité en bas des chutes. Comme durant un portage, les marchandises étaient transportées à dos d'hommes avec des courroies de cuir passées sur le front.

Lorsqu'on remontait un cours d'eau et que le courant était trop fort pour qu'on puisse pagayer à contre-courant mais pas assez pour qu'on soit obligé de faire un portage, on utilisait deux autres méthodes de navigation : s'il n'y avait pas trop d'obstacles le long de la rive, le canot était monté à la cordelle. Une corde de 60 à 100 pieds de longueur était attachée au canot et tirée par les hommes sur la rive, le gouvernail et les marchandises demeurant dans le canot. Lorsque la rive était semée d'embûches, on utilisait des perches de métal longues de 8 à 10 pieds pour faire avancer le canot. Les hommes munis de perches devaient rester debout et il fallait plonger la perche au bon moment sans jamais perdre l'équilibre.

Lorsque la rive était trop encombrée pour qu'on puisse monter à la cordelle, que le fond de la rivière était trop profond ou trop mou pour utiliser une perche et que le courant était trop rapide pour le remonter avec une charge pleine, l'équipage effectuait une demi-décharge. Les hommes sautaient à l'eau jusqu'à la taille, et le canot était déchargé dans l'eau. La moitié des ballots étaient retirés, et on forçait le rapide, puis la moitié du chargement était remise en place. Enfin, dans d'autres circonstances, un équipage pouvait être prêt à franchir le rapide. Un guide expérimenté pouvait décider que le canot pouvait le traverser sans danger. Lorsque les bagages étaient mouillés ou même humides, il importait de s'arrêter une journée pour laisser sécher les marchandises. Celles-ci étaient déballées et les couvertures, les cotonnades, les vêtements étaient mis à sécher sur une corde ou sur le sable.

Les jours de grand vent, les hommes restaient près du bord, longeant la rive rocailleuse. Lorsque les eaux étaient très agitées, il fallait par tous les moyens éviter que le canot ne plonge sous les vagues. Par vent léger, on improvisait une voile avec la bâche de toile cirée. Dans ces cas, les voyageurs croyaient que c'était « La Vieille » qui leur envoyait des brises favorables. Le rituel pour attirer les vents légers propices consistait à lancer un peu de tabac dans l'eau, de répandre un peu d'eau avec la lame de la pagaie et de murmurer la formule suivante : « souffle, souffle la vieille ».

Le symbole du canot

Le canot et ses nombreuses pérégrinations en pays sauvage ont toujours fait partie de l'histoire et du folklore canadiens. Les premières routes de navigation sont dictées par une certaine logique : la frontière avec les états-Unis n'est pas une ligne arbitraire, car les lignes de partage des eaux s'en éloignent vers le nord et l'est. Dans la foulée des premiers explorateurs, les traiteurs, les colons et les missionnaires traversèrent le continent en canot vers l'ouest, essayant de trouver des cours d'eau qui les mèneraient finalement jusqu'au Pacifique. Aujourd'hui encore, le canot demeure un des symboles de l'identité canadienne. Il donne une idée de la vie dans ces contrées sauvages et des multiples routes empruntées. C'est aussi un symbole de la navigation, des alliances créées, de la grandeur du pays et de l'expansion territoriale. En 1935, le premier dollar d'argent du Canada fut mis en circulation. Sur son côté pile apparaissait un motif moderne représentant un Indien et un voyageur en canot près d'un îlot où se dressent deux arbres aux branches agitées par le vent. Dans le canot se trouvent des ballots de marchandises; le ballot à droite porte les initiales HB, celles de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Des lignes verticales dans le fond représentent une aurore boréale.

Références

Connaissement d'un canot
Source: Musée McCord