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Sur les terres exploitées par la Compagnie du Nord-Ouest (CNO) vivaient un grand nombre de groupes autochtones appartenant aux familles linguistiques algonquienne, athapascane, siouenne et pénutienne. Les Algonquiens englobaient les Cris du nord du Québec et de l'Ontario ainsi que les Sauteux (Ojibwés) qui vivaient dans une vaste région entre le lac Supérieur et le lac Winnipeg. On trouvait également des Cris au nord et à l'ouest des Sauteux. Les Cris étaient des chasseurs-cueilleurs qui s'adonnaient à la pêche, à la chasse et à la cueillette, alors que les Sauteux possédaient une économie mixte basée sur le riz sauvage, la chasse et l'horticulture.
La famille pénutienne est essentiellement représentée par les Nez-Percés qui habitaient à l'ouest des Rocheuses et au sud de la frontière canadienne actuelle le long du Columbia. Ils étaient des chasseurs-cueilleurs qui disposaient d'un vaste réseau de commerce s'étendant jusqu'à la côte du Pacifique. Au nombre des groupes siouens figuraient les Assiniboines et la Confédération des Pieds-Noirs. Au XIXe siècle, ces groupes, de même que les Nez-Percés, s'inspiraient de la culture des Plaines basée sur le nomadisme et la chasse au bison à cheval. De nombreux Indiens des Plaines occupaient une position stratégique comme pourvoyeurs de denrées, telles que le pemmican, dont avaient grandement besoin les Nor'westers. Les Athapascans appartenaient à la famille linguistique la plus dispersée en Amérique du Nord; on retrouvait des groupes sur la côte arctique jusque dans le nord du Mexique, depuis le Pacifique jusqu'à la baie d'Hudson au nord, et depuis le Rio Colorado jusqu'à l'embouchure du Rio Grande dans le sud. La division du nord, connue sous le nom de Dénés, occupait un vaste territoire bordé par les montagnes Rocheuses, la baie d'Hudson, le fleuve Mackenzie, le lac Athabaska et la rivière Churchill. Plusieurs tribus athapascanes y vivaient : les Peaux-de-Lièvres, les Flancs-de-Chiens, les Couteaux-Jaunes, les Esclaves, les Chipewyans, les Castors et les Sekanis. Les Porteurs et les Salishs, deux tribus athapascanes, vivaient sur la côte du Pacifique et commerçaient avec la CNO. Ces peuples se déplaçaient beaucoup et vivaient de la chasse et de la pêche. à cause de leur mobilité et de leur économie, ils s'adaptèrent facilement aux exigences de la traite des fourrures, en partie comme trappeurs. à la fin de l'hiver, les populations se séparaient en petits groupes pour la saison de piégeage La fréquence des déplacements était ralentie après le dégel printanier, au moment où la menace de famine était la plus grande. Tout comme leurs homologues de l'Est, les Indiens du Nord-Ouest canadien avaient élaboré des réseaux de commerce complexes entre eux bien avant l'arrivée des Européens, avec leurs couvertures, leurs fusils et leurs marmites de cuivre. Les échanges de pierres, d'aliments et de produits de l'artisanat étaient assez courants. Les contacts entre autochtones et Blancs dans la région contribuèrent à l'expansion du commerce, car ces relations répondaient aux intérêts de chacun. Les Indiens s'intéressaient à la traite parce qu'ils voulaient avoir accès aux produits issus de la technologie européenne. Par conséquent, de nombreux groupes indigènes ont réagi aux besoins économiques créés par la traite des fourrures en migrant vers d'autres régions et en modifiant des réseaux de commerce déjà établis de façon à tirer parti au maximum des avantages de la traite. Ces peuples propagèrent la culture matérielle européenne dans tout le continent. Souvent, des groupes autochtones se querellaient pour devenir les intermédiaires directs des compagnies de traite, car ceux qui étaient armés de fusils disposaient d'un avantage par rapport aux autres. Les Indiens auraient préféré que leurs contacts non autochtones soient le seul lien direct avec les postes de traite et les articles de troc et ils luttèrent pour obtenir et garder leurs privilèges. La traite des fourrures fournit donc aux Indiens les moyens économiques de se lancer dans une course aux armements, qui plaça ceux qui n'avaient pas un accès direct aux fusils sur la défensive. Alliée à une longue histoire de rivalités intertribales, l'introduction d'armes européennes intensifia les conflits entre les autochtones qui essayaient de monopoliser les réseaux de traite. De façon générale, la traite des fourrures eut des retombées positives et négatives. D'une part, la désintégration sociale, les guerres et l'alcool causèrent bien des maux et des problèmes socioculturels. Certains groupes furent même obligés de gagner des régions pauvres, où ils connurent la famine et une existence précaire. Des épidémies, notamment de variole, de grippe, de rougeole, de coqueluche et de scarlatine, s'abattirent sur tout le Nord-Ouest. D'autre part, les groupes autochtones s'adaptèrent sous bien des rapports afin de pouvoir se procurer des pelleteries ou des marchandises européennes. Les nouveaux articles de traite rendaient la vie plus facile, mais ils furent intégrés aux cultures locales sans changer radicalement les us et coutumes. Et même si certaines tribus rendaient assez souvent visite aux postes de traite alors que d'autres gardaient leur distance, certaines sources comme les journaux des traiteurs indiquent que la traite des fourrures n'a pas conduit à la destruction des cultures autochtones. En effet, les Indiens étaient des acteurs de premier plan et non des victimes. Imbus de leur supériorité ancestrale par rapport aux Indiens aux mœurs « barbares », les Canadiens plus « civilisés » ont oublié que les Indiens participaient à la traite sans y être forcés et à leurs propres conditions, en espérant satisfaire leurs propres besoins et intérêts. Groupes autochtones mêlés aux affaires de la Compagnie du Nord-Ouest Même s'il existe de grandes similitudes, il faut considérer l'impact de la traite des fourrures comme étant différent, voir unique, pour chaque groupe, chaque bande et chaque région. Nous traiterons dans la section qui suit des relations entre la CNO et les groupes autochtones suivants : Assiniboines; Attikamègues; Confédération des Pieds-Noirs (Piégans,Gens-du-Sang, Siksikas); Porteurs; Cris; Chipewyans; Flancs-de-Chiens, Esclaves (Castors), Couteaux-Jaunes; Gros-Ventres; Iroquois; Kutenais; Sauteux; Mandanes et Hidatsas; Nez-Percés; Sekanis. Par la suite, il sera question -des relations entre les traiteurs et les Indiens, -du rôle des hommes et des femmes autochtones, et -du débat sur l'état de dépendance ou d'indépendance des Indiens vis-à-vis la traite des fourrures. ASSINIBOINES Cette grande nation siouenne se retrouve dans les années 1640 dans la région du lac des Bois, puis se déplaça dans la région du lac Winnipeg et le long des rivières Saskatchewan et Assiniboine, s'y fixant dès 1670. à cette époque, les Assiniboines s'adonnaient déjà à la traite des fourrures, fournissant les Français en pelleteries par le truchement d'intermédiaires algonquiens. Après que la CBH eut ouvert ses postes du Nord et que la CNO se fut tournée vers l'Ouest, ils se dispersèrent dans les Plaines, en Alberta et au Montana. Les traiteurs se trouvèrent à contourner leurs intermédiaires traditionnels cris et assiniboines. Les Assiniboines déménagèrent dans le Sud et transformèrent leurs activités de traite. Ils se trouvèrent ainsi à empiéter sur les terres des Pieds-Noirs et des Mandanes, qui ne firent pas bon accueil aux nouveaux venus. Graduellement, les Assiniboines se lancèrent dans la chasse au bison et modifièrent leur mode de vie, passant d'une économie axée sur la forêt à une économie propre aux plaines. Il s'allièrent alors aux Cris des Plaines pour faire la guerre aux tribus de la Confédération des Pieds-Noirs à l'ouest. Plusieurs bandes d'Assiniboines, aussi connus sous le nom de Stoneys, atteignirent les Rocheuses, où ils tentèrent d'arracher aux Pieds-Noirs les contreforts et les versants orientaux des montagnes. L'appauvrissement des ressources pelletières et l'intensification de la concurrence entre les compagnies de traite rivales furent à l'origine de l'expansion rapide de la traite des fourrures dans l'ouest du Canada. Cette expansion créa de graves problèmes de logistique pour les compagnies de traite, qui devaient maintenir des artères de transport de plus en plus longues et nombreuses. Pour résoudre ces difficultés, des comptoirs de traite furent établis afin d'exploiter les ressources en viande et en pemmican des Plaines. Les provisions de bouche qui s'accumulaient dans ces dépôts servaient à approvisionner les brigades de canots. Ayant perdu leur rôle traditionnel d'intermédiaires dans la traite des fourrures à cause de la venue massive dans l'Ouest de traiteurs de Montréal, les Assiniboines et les Cris trouvèrent ainsi un nouveau débouché économique comme pourvoyeurs. Les Assiniboines furent les premiers à s'adapter au contexte changeant de la traite et concentrèrent davantage leurs activités de troc sur la fourniture de viande séchée plutôt que sur les fourrures. Le trappage perdit graduellement de son importance. Comme la CNO avait toujours besoin de plus de provisions, les Assiniboines devinrent de plus en plus exigeants et difficiles, et ils se servirent souvent de leur pouvoir économique pour obtenir des conditions d'échange plus favorables ou pour empêcher leurs ennemis de commercer à différents postes. Ils protégeaient avec vigueur leur rôle d'intermédiaires et furent ainsi en mesure d'approvisionner les Pieds-Noirs et d'autres groupes autochtones en marchandises européennes. ATTIKAMèGUES (ATIKAMEKW) Les Attikamègues forment un groupe de chasseurs-cueilleurs nomades de la famille algonquienne vivant dans la région de la Mauricie au Québec, où la CNO étendit ses activités commerciales entre 1800 et 1814. à cette époque, les Montréalais étaient déjà présents dans le bassin de la baie James, l'Abitibi et le Témiscamingue de même que dans la seigneurie de Mingan et les postes du Roi. L'économie des Attikamègues était basée sur la chasse au gros gibier. Ils n'étaient pas très dépendants des postes de traite parce que leur environnement comblait leurs besoins essentiels. Ils faisaient du troc pour obtenir de la farine et des vêtements, mais ces échanges ne suffisaient pas à satisfaire tous leurs besoins. Ils chassaient également plusieurs animaux à fourrure, qu'ils échangeaient contre des fusils, des hachettes, des couteaux, des marmites, de l'eau-de-vie et du tabac. Leur participation aux activités de traite de la CNO était assez modeste, car la région de la Mauricie ne revêtait pas grand importance aux yeux des Nor'westers. En fait, la majeure partie de la traite était effectuée par la CBH. C'est que même si les Indiens pouvaient obtenir aux postes de la CNO les mêmes articles pour leurs fourrures à un prix stable, celle-ci offrait peu de crédit et un assortiment moins varié de produits. Bref, le Département du Saint-Maurice n'apportait pas beaucoup de profits à la Compagnie à cause du petit nombre de chasseurs attikamègues dans la région, lesquels ne voulaient pas se mêler plus activement au commerce. Ils considéraient la traite des fourrures comme une façon efficace d'obtenir des marchandises tout en pouvant poursuivre plus facilement et sans grand changement leurs activités de chasse traditionnelles. PIEDS-NOIRS C'est dans les Plaines de l'Ouest que résidait la Confédération des Pieds-Noirs, laquelle comptait 9000 membres au début des années 1800. Au faîte de leur pouvoir, les Pieds-Noirs détenaient un vaste territoire allant de la rivière Saskatchewan-Nord jusqu'au Missouri, soit la plus grande partie de l'Alberta et du Montana d'aujourd'hui. Une bonne part de leur territoire était constituée de hautes plaines à végétation rabougrie, mais ils chassaient également dans les contreforts et à la lisière est des montagnes Rocheuses. La Confédération des Pieds-Noirs était formée de trois nations : les Siksikas (ou Pieds-Noirs proprement dits, nom qui réfère à la décoloration de leurs mocassins par la cendre des feux de prairies), les Gens-du-Sang (Kainahs) et les Piégans (Peigan ou Pikuni). Ces groupes qui partageaient la même langue, maintinrent d'étroites alliances malgré des luttes internes occasionnelles. Les Gros-Ventres étaient également considérés comme des alliés. Cette confédération était le fruit d'alliances politiques entre des nations indépendantes qui adhéraient à une série de principes régissant leur action commune. Chaque nation demeurait autonome et comptait un nombre égal de représentants au conseil suprême. Avant l'arrivée de la CNO dans le territoire des Pieds-Noirs, ces derniers avaient obtenu leurs premiers articles de traite européens par les réseaux assiniboines et cris. Dans les années 1770, la région longeant l'est des Rocheuses au nord de Yellowstone était fermement contrôlée par la Confédération des Pieds-Noirs et ses alliés. C'est à cette hauteur que se rencontrèrent les armes à feu en provenance du nord et le cheval qui venait du sud. Cette rencontre devait aider à façonner la culture unique des Indiens des Plaines dans l'ouest du Canada et le Mid-West américain. Certains groupes comme les Cris des Plaines et les Pieds-Noirs devaient créer un nouveau mode de vie complètement différent basé sur les cultures locales, le cheval espagnol, le mousquet anglais et le bison nord-américain. à mesure que les Pieds-Noirs à cheval eurent accès aux armes à feu britanniques, les Shoshones furent chassés des Plaines septentrionales. Les Pieds-Noirs furent aidés par la variole, qui tua de nombreux Shoshones en 1781-1782. En 1799, l'arrivée des traiteurs de la CNO en territoire pied-noir fut marquée par la construction de plusieurs postes rivaux, comme Cumberland House (CBH), le fort Augustus (CNO), le fort Edmonton (CBH) et Rocky Mountain House (CNO). Après l'expulsion des Shoshones, l'alliance précaire des Pieds-Noirs avec les Assiniboines et les Cris perdit sa raison d'être et en étendant leur territoire, les deux groupes ne pouvaient manquer d'entrer en collision. Si les Pieds-Noirs étaient peu disposés à commercer aux postes de traite, ils se plaignaient néanmoins de n'être pas traités à l'égal de leurs ennemis cris, particulièrement en ce qui concerne les armes à feu. Ces tensions dégénérèrent parfois en violence, les Pieds-Noirs brûlant les champs autour de plusieurs des postes de la CNO pour en faire fuir le gibier. Ensuite, à mesure que les Cris et les Assiniboines étendirent leur territoire vers l'ouest et empiétèrent sur les terres des Pieds-Noirs, les affrontements se multiplièrent. La situation fut aggravée par l'arrivée de trappeurs de la CNO, qui capturèrent de nombreux animaux en territoire piégan. Les traiteurs canadiens avaient également emmené avec eux un certain nombre de trappeurs iroquois, qui furent souvent refoulés par les Piégans lors de violentes escarmouches. à mesure que la CNO s'enfonça à l'intérieur, les Piégans, dont le territoire était très riche en castors, devinrent les alliés pieds-noirs les plus actifs dans le secteur du trappage. Les Piégans et les Gens-du-Sang devinrent, par ailleurs, des pourvoyeurs de produits comme les robes de bison et le pemmican. Un des principaux objectifs de la CNO en pénétrant en territoire pied-noir consistait à franchir l'obstacle des Rocheuses pour atteindre la Colombie-Britannique, geste considéré comme une menace par les Pieds-Noirs qui y étaient établis. La confédération avait la haute main sur les défilés les plus facilement franchissables en direction sud et elle craignait que ses ennemis kutenais et salishs à l'ouest des Rocheuses n'obtinssent des armes à feu. En 1807, grâce aux explorations de David Thompson et pendant que l'attention des Piégans était détournée par la mort de deux de leurs hommes aux mains du capitaine Lewis de l'expédition américaine de Lewis et Clarke, la CNO fut enfin capable de progresser de Rocky Mountain House vers l'ouest. C'est ainsi que la CNO traversa les montagnes et fonda Kootenay House. Appréhendant cependant les attaques de Piégans frustrés, les Nor'westers érigèrent un poste avec des bastions et des rondins « à l'épreuve des balles ». En fondant Rocky Mountain House, ils avaient réalisé leur objectif initial, qui était de commercer avec les peuples vivant à l'ouest des montagnes Rocheuses. Pendant 8 ans, les Piégans avaient entravé la marche de la CNO dans l'espoir de protéger leur position commerciale. Ils furent naturellement bien contrariés d'apprendre que Thompson avait traversé les Rocheuses. Les relations s'envenimèrent et ils assiégèrent Kootenay House pendant trois semaines. Des groupes de guerriers y furent dépêchés à plusieurs reprises, mais Thompson réussit à les amadouer en leur offrant du tabac et des présents. à l'été de 1810, les Piégans et les Salishs qui venaient de recevoir des armes se livrèrent une dure bataille. Les Salishs vinrent en force chasser le bison dans les Plaines, et les Piégans ne tardèrent pas à réagir violemment. Après cette bataille, qui causa près de 15 morts et 20 blessés, les Pieds-Noirs décidèrent de continuer de lutter pour protéger leurs intérêts. En 1810, tandis que David Thompson se lançait à l'assaut des Rocheuses pour arriver avant les Américains à l'embouchure du Columbia, les Piégans retardèrent l'expédition par crainte que leurs ennemis ne se procurent des fusils de la CNO. Après avoir été bloqués sur la Saskatchewan, Thompson put enfin poursuivre sa route. Craignant cependant une attaque des Salishs, il dut faire un détour de deux mois et arriva trop tard à Astoria. Indispensables à la CNO, les Pieds-Noirs fournissaient non seulement des pelleteries mais surtout des provisions de bouche. En effet, bien que leurs terres ne fussent pas très riches en castors, leur amitié et leur coopération furent essentielles à la survie de la traite des fourrures, car sans les provisions fournies par les Indiens, les employés de la Compagnie n'auraient pu subsister. Si ce n'eut été de leur aide, on pense que la CNO aurait été obligée d'abandonner les trois quarts du pays. PORTEURS Les Porteurs constituaient un groupe nomade de chasseurs-cueilleurs athapascans vivant dans le nord de la Colombie-Britannique. Lors de son second voyage, Alexander Mackenzie se lança à la recherche d'une route vers le Pacifique. Ses périples l'amenèrent en territoire des Esclaves, des Sekanis et des Porteurs; il atteignit finalement l'eau salée par voie terrestre à la Bella Coola. Bien qu'il fût le premier Européen à mettre pied sur le territoire des Porteurs, il constata que les gens y étaient déjà habitués aux marchandises européennes obtenues des mains des intermédiaires des Bella Coolas, les Shuswaps et les Tsimshians. Il vit que la tribu possédait des outils de cuivre et qu'un homme transportait une lance qui ressemblait fort à une hallebarde de sergent. Son expédition se joignit à un groupe de Porteurs qui se rendait à la côte pour y commercer, apportant avec eux des peaux de castor, de loutre, de marte, d'ours et de lynx, de même que du cuir d'orignal. Les voyages d'exploration furent suivis de l'érection de postes de traite par la CNO; le premier chez les Porteurs fut construit en 1806. La présence de couteaux de métal entre les mains de leurs voisins shuswaps alimenta les peurs et l'hostilité entre les deux tribus concernant l'accès aux articles de traite. CRIS Le nom Cris, contraction de Kristinaux, apparaît pour la première fois dans le récit d'un jésuite en 1640. Le territoire des Cris semble à l'origine s'étendre autour de la baie James et le long des rives occidentales de la baie d'Hudson jusqu'au lac Winnipeg et au lac Nipigon. Ce furent les premiers autochtones à avoir eu un accès direct aux marchandises européennes dans la région. Ils possédaient des articles de traite déjà dans les années 1640, soit 30 ans avant l'arrivée de la CBH, ou 50 ans avant que la CBH ne commence à explorer l'intérieur, et 70 ans avant qu'un Chipewyan ne se laisse convaincre de rendre visite à un poste de traite de la CBH. Ainsi, les bandes cries de la baie d'Hudson eurent un siècle pour développer ce nouveau lien avant que la population de l'extrême nord-ouest n'accédât pour la première fois aux marchandises européennes. Pendant tout ce temps, les anciens réseaux de commerce autochtones continuèrent de fonctionner et les marchandises de traite européennes se frayèrent un chemin à l'intérieur avant la venue des traiteurs. Les Cris, déjà bien établis dans le Nord-Ouest, se procurèrent des armes à feu et étendirent leur territoire jusqu'au nord des Plaines, empiétant sur le territoire chipewyan dans la région sub-arctique. Tandis que les différentes tribus reconfiguraient leur territoire respectif et tentaient d'accaparer une plus grande part de la traite des fourrures, Chipewyans et Cris s'affrontèrent. Une fois que les traiteurs français de Montréal et de la CBH s'engagèrent plus avant vers l'intérieur, ces hostilités se dissipèrent graduellement. En 1720, une structure d'échange s'était développée, au sein de laquelle les intermédiaires assiniboines et cris jouaient un rôle de premier plan et détenaient un monopole. Ils obtenaient les marchandises des Européens et après les avoir utilisées un an ou deux, les échangeaient avec des groupes vivant plus à l'intérieur des terres contre des fourrures, qu'ils troquaient avec la CBH et les Français. Comme ils occupèrent cette position pendant une longue période, les Cris purent dicter les conditions d'échange avec les Européens et d'autres Indiens. Attirés par les bénéfices liés à cette position d'intermédiaires, les Cris continuèrent d'étendre leur territoire jusqu'à la rivière de la Paix en Alberta, et nombre d'entre eux adaptèrent leur culture pour devenir des guerriers des Plaines et des chasseurs de bison. à cette époque, la grande tribu des Cris était parmi les groupes autochtones canadiens celui qui occupait le plus vaste territoire, lequel s'étendait du Labrador jusqu'aux Rocheuses. Certains vivaient dans les Plaines, alors que d'autres, connus sous le nom de Cris des Bois, vivaient au sud du territoire chipewyan au Manitoba et dans le nord de l'Ontario, dans le bassin hydrographique de la baie d'Hudson. En 1778, Peter Pond ouvrit la région de l'Athabaska à la traite des fourrures pour la CNO. Jusqu'à cette époque, les activités de la CNO étaient principalement dirigées vers le Nord-Ouest. Après cette date, les traiteurs commencèrent à descendre de plus en plus vers le sud, vers la rivière Saskatchewan, mettant pied sur de nouvelles terres. Les Gros-Ventres commencèrent à se retirer dans la vallée supérieure de la rivière Qu'Appelle et dans la basse vallée de la Saskatchewan-Sud, permettant ainsi aux Cris et aux Assiniboines de s'y installer. Durant ce réaménagement de l'échiquier de la traite, les Cris se retirèrent du sud-est et du centre-sud du Manitoba et furent remplacés par les Sauteux. Malgré le déclin de la traite des fourrures dans la région desservie par Cumberland House au début des années 1800, la concurrence y devint de plus en plus effrénée, en particulier après l'arrivée de la Compagnie XY. Les Cris se sentaient tellement envahis par les traiteurs qu'ils furent obligés de s'esquiver pour échapper à ce harcèlement persistant. Le nombre de pelleteries récoltées diminua considérablement et les relations entre les Cris et toutes les entreprises de traite se détériorèrent. La présence de trappeurs iroquois engagés par la CNO vint aggraver la situation. Après la mort de deux Indiens soupçonnés d'avoir tué un Nor'wester, les relations demeurèrent tendues et les Cris évitèrent de plus en plus les postes de traite de la CNO. Dans certains cas, certains Cris découvrirent un bon moyen de contrecarrer les intérêts des Nor'westers, à savoir la destruction des sentiers de portage. Les Cris continuèrent également de manipuler les traiteurs en les obligeant à parcourir de nombreux milles pour obtenir de petites quantités de fourrures. Pendant toute cette époque, les Cris furent en mesure de conserver une assez bonne emprise sur les relations commerciales. Ils continuèrent par divers moyens de manipuler les traiteurs et de tirer le meilleur parti d'une concurrence ruineuse. Ils persistèrent à réclamer des marchandises de meilleure qualité et refusèrent de troquer leurs pelleteries contre des articles de qualité inférieure. Lorsque les traiteurs canadiens tentèrent de faire fi du contrôle exercé par les Indiens ou d'affirmer leur domination sans pouvoir appuyer leurs prétentions, les Cris réagirent violemment ou intensifièrent leurs échanges commerciaux avec la CBH. CHIPEWYANS Les Chipewyans étaient le groupe le plus populeux et le plus dispersé des Athapascans du Nord. Les forêts de la région sub-arctique étaient riches en caribous mais les animaux à fourrure convoités par les traiteurs y étaient peu nombreux. Pressées par les traiteurs, certaines bandes s'enfoncèrent dans les forêts du sud et de l'ouest, jusqu'au nord-est de l'Alberta. Ceux qui demeurèrent dans leur ancien territoire furent appelés les « Mangeurs de caribou ». Les Chipewyans furent les premiers des Athapascans canadiens à entrer en contact avec les Européens. York Factory, poste de la CBH fondé en 1682 au sud-ouest de la baie d'Hudson, commerçait surtout avec les Cris. Peu après, les Chipewyans, encouragés à faire la traite, furent repoussés par les Cris. Malgré les efforts de la CBH visant à les inciter à faire commerce avec eux, les Chipewyans ne furent jamais autant mêlés à la traite que les Cris. Les troupeaux de caribous subvenaient à tous leurs besoins, et les animaux à fourrure étaient rares sur leur territoire. Petit à petit, cependant, certains Chipewyans unirent leur destinée à celle des postes de traite de la CNO et eurent la haute main sur le commerce avec certains groupes vivant plus à l'ouest. En 1788, le fort Chipewyan fut construit en bordure du lac Athabaska. De nombreux Chipewyans s'étaient alors déplacés vers le sud dans cette région où abondait le castor et préféraient se rendre au nouveau poste plutôt que de risquer le voyage vers les postes de la CBH. Ce volte-face obligea la CBH à abandonner sa politique qui consistait à inviter les autochtones à apporter leurs fourrures à la baie, et elle construisit de nombreux postes à l'intérieur des terres. Pendant des décennies, les Cris avaient empêché les Chipewyans de commercer directement au fort York sur les rives de la baie d'Hudson. L'expansion des activités de traite des fourrures de la CNO permit aux Chipewyans de dominer la traite des fourrures dans la région du fort Churchill. Nombre d'entre eux se rapprochèrent des traiteurs arrivant de l'est et devinrent des intermédiaires entre la CNO et les Couteaux-Jaunes, les Flancs-de-Chiens et les Esclaves. Les Chipewyans et leurs voisins inuits se livrèrent de sanglantes batailles dans cette région. Bien que l'origine de ce conflit remonte assez loin dans le temps, la présence des traiteurs n'a pas favorisé l'établissement de relations amicales entre les deux groupes, chacun essayant de bloquer l'accès de l'autre aux marchandises de traite européennes. Encouragés à étendre leur territoire pour piéger les animaux à fourrure, les Chipewyans, accompagnés parfois par des Esclaves, empiétèrent très profondément sur le territoire de leurs rivaux pour effectuer le commerce des fourrures au fort Chipewyan. Les Esclaves furent obligés de chasser ailleurs. Lorsque s'intensifia le commerce avec la CNO, les intermédiaires chipewyans raffinèrent leur stratégie de traite en imposant des taxes aux Flancs-de-Chiens et aux Couteaux-Jaunes et abusèrent de leur pouvoir d'intermédiaires. Les épidémies de variole de 1781 et 1784, qui décimèrent plus de 80 p. 100 des Chipewyans, vinrent mettre fin à leur rôle d'intermédiaires au fort Churchill. Ce n'est qu'en 1787 qu'ils reprirent contact avec les traiteurs et s'installèrent dans les environs du poste de Pond. Les bandes chipewyanes qui faisaient de la traite adoptèrent un mode de vie plus sédentaire près des postes de la CNO et retrouvèrent leur fonctions d'intermédiaires. Ils obtenaient des fourrures des Indiens de l'intérieur pour les échanger contre des marchandises européennes. Au cours de la période de 1799 à 1806, les Chipewyans délaissèrent graduellement la traite des fourrures. Comme l'alcool n'était pas pour eux un incitatif (ils demeuraient sobres), les traiteurs de la CNO gardaient leurs femmes en otage. Selon James Mackenzie, un cousin d'Alexander Mackenzie, les femmes chipewyanes étaient retenues en gage par la CNO pour la raison suivante : « cela aide à rembourser les dettes d'un homme incapable de le faire par un autre moyen ». L'arrivée de la CBH en 1802 aggrava les méfaits de la concurrence. Les Indiens qui essayaient de commercer avec les nouveaux venus étaient battus. En 1803, les Chipewyans commencèrent à se replier loin des postes de la CNO pour chasser le caribou et non le castor. Certains Chipewyans s'en prirent également aux traiteurs et tuèrent quatre personnes. Une coalition formée de Chipewyans, de Castors, de Couteaux-Jaunes et de Flancs-de-Chiens avaient même prévu de massacrer les Blancs dans la région de l'Athabaska et du Mackenzie. La CNO se retira donc de l'Athabaska, perdant ainsi ce qui avait été la région la plus riche de son empire. L'hostilité à l'égard de la CNO se solda également par l'abandon du bassin du fleuve Mackenzie en 1814. Durant les années où ils commercèrent avec les Nor'westers, les Chipewyans partaient souvent pour leur territoire de chasse sans nécessairement rapporter aux traiteurs des fourrures en quantités suffisantes. Chasser les animaux à fourrure pour les besoins de la traite les exposait à la famine, car il n'y avait pas toujours des caribous là où se trouvaient les castors. La traite des fourrures était donc souvent un fardeau pour eux, en particulier s'ils n'avaient pas besoin de marchandises de traite. Lorsqu'ils s'adonnaient à la traite, les Chipewyans préféraient se procurer des articles qu'ils pouvaient consommer immédiatement au lieu d'accumuler des marchandises qui les encombreraient. Ils adaptèrent en outre leurs habitudes de traite au contexte tantôt de monopole tantôt de concurrence. Ils profitaient notamment de la concurrence pour faire monter les enchères et essayer d'obtenir les meilleurs prix. Cela frustrait les traiteurs de la CNO, qui les traitaient de « damned rascals » (maudits coquins). La concurrence leur donna ainsi le haut du pavé dans les négociations et leur permit d'obtenir les marchandises qu'ils voulaient en échange d'un plus petit nombre de fourrures. FLANCS-DE-CHIENS, ESCLAVES ET COUTEAUX-JAUNES Ces groupes appartiennent à la famille des Athapascans. Les Flancs-de-Chiens (ou Plats-Côtés-de-Chiens) vivaient le long de la rivière Seal et occupaient le territoire situé entre le Grand lac de l'Ours et le Grand lac des Esclaves, le long du Mackenzie et au sud et à l'ouest de ce fleuve. Même s'ils ressemblaient aux Chipewyans, ils ne s'aventurèrent pas aussi loin sur les steppes arides. Les Esclaves (Castors) occupaient un vaste territoire le long de la rivière de la Paix au nord de la Colombie-Britannique et de l'Alberta. Ils vivaient au nord-est du Mackenzie, entre le mont Horn et le lac La Martre au nord du Grand lac de l'Ours. Ils avaient déjà habité plus à l'est, mais furent repoussés à l'ouest par les Cris armés de fusils à la fin du XVIIIe siècle. Les Couteaux-Jaunes, tribu aujourd'hui disparue, vivaient le long des rives septentrionales et des baies orientales du Grand lac des Esclaves. Ils étaient également appelés Tatsanottines ou Gens du Cuivre. Ils parlaient un dialecte issu de la langue chipewyane. Ils doivent leur nom aux instruments de cuivre qu'ils fabriquaient à partir des gisements situés sur leur territoire le long de la rivière Coppermine. à l'époque de la CNO, les Esclaves, les Flancs-de-Chiens et les Couteaux-Jaunes exploitaient un territoire de 80 000 kilomètres carrés. Ils étaient répartis en bandes nomades de chasseurs et de cueilleurs formées d'environ 100 individus. Ils pratiquaient la pêche et la chasse au caribou et à l'orignal. Les castors représentaient une importante source de subsistance pour les Couteaux-Jaunes et leurs voisins, ce qui les distinguait de la plupart des groupes autochtones. En hiver, ils capturaient les castors après avoir détruit leur hutte. Il est intéressant de noter que les Esclaves, ou Castors, se vêtaient de peaux de castor. Avant les années 1780, les effets de la traite dans cette région se limitèrent à une participation indirecte au commerce des fourrures par le biais d'intermédiaires couteaux-jaunes et chipewyans et à un certain nombre de décès et de redécoupages du territoire par suite des incursions armées des Cris qui pénétrèrent dans le nord jusqu'au Grand lac des Esclaves. Dans les années 1780, la traite prit plus d'ampleur dans la région, la CNO établissant des postes pour les Couteaux-Jaunes et les Chipewyans. En 1789, année où Mackenzie explora la « River Disappointment » (le fleuve Mackenzie), on commerça pour la première fois sur la rive nord du Grand lac des Esclaves avec les Couteaux-Jaunes et les Esclaves; au lac La Martre, des Esclaves et des Flancs-de-Chiens échangèrent des ballots de peaux de martre et d'autres fourrures. Mais ces postes étaient trop éloignés et seuls y avaient accès les Flancs-de-Chiens et les Esclaves les plus proches. Dans les années 1790, la CNO disposait d'une organisation complète de traite sur la rivière Athabaska, la rivière de la Paix et au nord jusqu'au cours inférieur du Mackenzie. Des contacts avaient été établis avec des Esclaves et des Couteaux-Jaunes, qui nourrissaient beaucoup de ressentiment à l'égard des Chipewyans et des Cris, qui les avaient exploités. L'arrivée massive d'armes encouragea les Esclaves, les Flancs-de-Chiens et les Couteaux-Jaunes à user à leur tour de leurs nouveaux pouvoir pour exploiter d'autres groupes. En 1798, les Castors attaquèrent et tuèrent une petite bande de Sauteux près du Petit lac des Esclaves pour se venger du pillage qu'ils avaient subi l'année précédente. Au plus fort de la concurrence entre les traiteurs de Montréal, les Castors bloquèrent l'accès des traiteurs de la Compagnie XY à la rivière de la Paix pendant 3 ans. Ils étaient également contrariés par l'arrivée de trappeurs iroquois sur leurs terres. La maladie et l'exploitation croissante des ressources sur le territoire des Esclaves par les Chipewyans exacerbèrent les tensions. Les activités commerciales et l'empiétement de ces derniers n'avaient pas non plus l'heur de plaire aux Esclaves. Bien que les relations entre les Esclaves et les Chipewyans fussent parfois tendues, celles entre les Flancs-de-Chiens et les Couteaux-Jaunes étaient marquées par une franche hostilité. Même si la méfiance, l'inimitié, la guerre et la prise de captives entre les deux groupes dataient d'avant l'arrivée des Européens, cette hostilité causa non seulement des morts mais aussi des déplacements de population et la famine. Une attaque lancée par les Flancs-de-Chiens contre certains membres de la tribu des Couteaux-Jaunes en 1823 amorça le déclin démographique de cette tribu. Après avoir perdu leur poste de traite par suite de la fusion de la CBH et de la CNO de même qu'un grand nombre de leurs membres, les Couteaux-Jaunes demeurèrent dans les steppes arides au nord-est du Grand lac des Esclaves, où ils moururent de faim pendant que les Flancs-de-Chiens s'emparaient de leur ancien territoire. Dans les années 1900, à la suite d'épidémies et de mariages intertribaux, les Couteaux-Jaunes furent assimilés complètement aux Flancs-de-Chiens et aux Chipewyans et commencèrent à se faire appeler aussi Chipewyans. Bref, les Flancs-de-Chiens, les Esclaves et les Couteaux-Jaunes s'adonnaient à la traite seulement si et lorsque cela leur plaisait et seulement pour obtenir un nombre limité d'articles en métal tels que fusils et marmites. Ils survivaient bien sans disposer d'un grand nombre de marchandises de traite, car les activités permettant d'acquérir ces marchandises n'étaient pas au centre de leurs préoccupations. Fatigués des mauvais traitements et de la concurrence, ils se joignirent même aux Chipewyans et menacèrent de massacrer tous les Blancs de la région, ce qui obligea la CNO à abandonner progressivement le marché jusque là si lucratif de l'Athabaska et du Mackenzie. GROS-VENTRES Aussi appelés Indiens de la Chute ou Atsinas, les Gros-Ventres sont une tribu de langue algonquienne qui occupa à l'origine la prairie-parc autour du lac Winnipeg et le bas de la vallée de la rivière Rouge dans le Manitoba d'aujourd'hui. Le nom de Gros-Ventres leur fut donné par les trappeurs français qu'ils rencontrèrent au cours de la première moitié du XVIIIe siècle. Avant la venue de la traite des fourrures dans le nord des Plaines, les Gros-Ventres étaient en bons termes avec les bandes cries et assiniboines qui les approvisionnaient en marchandises européennes. Ils furent chassés de leurs terres à la fin du XVIIe siècle par ces mêmes Cris et Assiniboines, qui amorçaient leur mouvement d'expansion. Durant leur migration vers les plaines de la future Saskatchewan, ils forgèrent des alliances avec les Pieds-Noirs. Dans les années 1770, les Gros-Ventres devinrent d'habiles cavaliers, utilisant leur monture pour chasser, guerroyer et transporter leur campement. Le cheval devint un bien convoité et les razzias se multiplièrent entre groupes voisins, tendance renforcée par le commerce avec la CNO. Mackenzie raconte que les Gros-Ventres, comme de nombreux autres groupes des Plaines, ne chassaient pas le castor mais plutôt le bison et le loup. Le bison était transformé en pemmican alors que le loup donnait de la graisse et des peaux bien tannées. Les Gros-Ventres échangeaient ces ressources contre des armes, de l'eau-de-vie, du tabac et des articles en métal. Sur les bords de la Saskatchewan, la CNO s'approvisionnait en fourrures des Cris et des Assiniboines; tandis que les Pieds-Noirs et les Gros-Ventres lui fournissaient essentiellement des provisions et des chevaux. L'attitude de la CNO envers les Gros-Ventres évolua considérablement entre les années 1770 et les années 1830. Dans les premiers temps de la traite, les Nor'westers parlaient d'eux avec admiration. Avec le temps, cependant, ils en vinrent à les considérer comme « dangereux », « turbulents » et « audacieux ». Ce revirement témoigne des changements de comportement des Gros-Ventres et de leur adaptation au commerce des fourrures. Dans les années 1770 et 1780, l'hostilité entre les Gros-Ventres, les Cris et les Assiniboines continua de s'intensifier, car les terres ancestrales de ces derniers avaient été vidées de leurs ressources pour approvisionner les traiteurs en fourrures et en provisions. Les Cris et les Assiniboines qui étaient plus nombreux tentèrent de chasser les Gros-Ventres et leurs voisins vivant à l'ouest. Après que l'épidémie de variole de 1780-1781 eut décimé les Assiniboines et les Cris, les Gros-Ventres et les Pieds-Noirs, qui avaient commercé avec eux en qualité d'intermédiaires, furent recrutés par la CNO comme chasseurs. Des fusils et des munitions leur furent distribués. L'expansion des traiteurs vers l'ouest le long de la Saskatchewan exerça de telles pressions sur les Gros-Ventres qu'ils durent s'efforcer de repousser d'autres tribus des territoires sur lesquels ils étaient obligés d'avancer. Entre 1788 et 1795, les Gros-Ventres furent grandement affaiblis par les Cris. Ils souffrirent davantage que les Pieds-Noirs parce que leur territoire bordait à l'ouest celui des Cris et des Assiniboines En 1793-1794, les Gros-Ventres commencèrent à attaquer les traiteurs de la CNO pour la première fois. Ces raids qui leur permirent de faire main basse sur des chevaux et des marchandises fit également un certain nombre de morts. Du point de vue des Gros-Ventres, les armes qu'utilisaient leurs ennemis sur leur propre territoire provenaient des postes de traite de la CNO. Tout comme les Piégans, ils en vinrent donc à considérer les Nor'westers comme les alliés de leurs ennemis. Après 1795, les relations entre les Gros-Ventres et la CNO étaient tendues, mais les Indiens essayèrent de rester en bons termes afin de pouvoir se procurer des fusils. Les Gros-Ventres imputaient leurs problèmes au fait qu'ils étaient chassés de leurs terres par la CNO. En 1800 et 1802, des groupes de trappeurs canadiens et iroquois furent attaqués par des guerriers gros-ventres, certains furent tués et d'autres dépouillés de leurs biens. En février 1802, les Gros-Ventres attaquèrent et tuèrent 10 chasseurs iroquois et deux employés de la CNO près de Chesterfield House. Lorsqu'ils n'éprouvaient aucune hostilité ni ne considéraient la CNO comme l'alliée de leurs ennemis, les Gros-Ventres encouragèrent la traite des fourrures en apportant des pelleteries. Ils faisaient également le commerce des chevaux et, avec leurs alliés Piégans, tinrent les traiteurs à distance de leur principale source d'approvisionnement en fourrures, les Kutenais. Frustrés et épuisés par les épidémies, les hivers rigoureux, la famine et les hostilités permanentes avec les Cris et les Assiniboines, de nombreux Gros-Ventres migrèrent vers le sud et arrivèrent au Montana après 1810, et y prospérèrent. Ils y obtinrent des provisions, des robes et des peaux, qu'ils échangeaient au Canada ou au sud en compagnie des Arapahos. En 1830, tous les Gros-Ventres avaient déménagé au Montana. IROQUOIS La création de la CNO et sa croissance tous azimuts ouvrirent de nouveaux champs d'activité aux Iroquois vivant à proximité de Montréal, à Kahnawake (Sault-Saint-Louis), Kanesatake (Oka) et Akwesasne (Saint-Régis). L'expansion fulgurante de la traite des fourrures dans l'Ouest incita nombre de ces Iroquois à se faire embaucher par la CNO comme voyageurs et trappeurs. Entre 1790 et 1815, 350 Iroquois travaillaient à contrat pour la CNO et la Compagnie XY dans des régions comme le Témiscamingue, l'Abitibi, le fort Moose, le lac à la Pluie et le Nord-Ouest. Les premiers hommes iroquois qui auraient pénétré dans le Nord-Ouest arrivèrent près de Sturgeon Post sur la Saskatchewan-Nord en 1794. Ils étaient à l'emploi de David Grant. En 1799, de nombreux Iroquois avaient progressé vers l'ouest jusqu'au fort Augustus, près d'Edmonton, où ils étaient employés par la CNO. Le seul influx massif d'Iroquois survint à l'été de 1801 : environ 300 Mohawks furent emmenés dans le district de la Saskatchewan pour y travailler à contrat pour la compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie XY. Après la fusion des deux entreprises de Montréal en 1804, de nombreux employés furent licenciés. Plusieurs Iroquois retournèrent chez eux, mais de nombreux autres restèrent dans l'Ouest et devinrent des trappeurs libres. En 1810, les Iroquois étaient concentrés le long des versants orientaux des Rocheuses dans la région de l'Athabaska et de la rivière de la Paix. Dans les années 1820, ce mouvement migratoire s'achevait et la plupart des nouveaux venus avaient terminé leur contrat. La majorité de ces Iroquois étaient des trappeurs et des voyageurs, mais certains faisaient également fonction d'interprètes, de guides et de pourvoyeurs. Ceux engagés comme voyageurs par la CNO signaient un contrat standard, pour la plupart comme « milieux » dans un canot. Ils devinrent réputés pour leur habileté à diriger un canot dans les rapides tout en demeurant calmes et agiles. Les contrats pour le Nord-Ouest signés à Montréal étaient valides pour une durée de 1 à 3 ans. En 1797, un milieu iroquois gagnait 500 £; entre 1800 et 1803, les gages variaient entre 600 et 1000 £; la plupart des contrats s'élevaient à 700 £ ou 900 £. Un « gouvernail » iroquois recevait 1000 £ en 1803. Tous les voyageurs recevaient un « double équipement ». Les interprètes étaient prisés pour leurs habiletés linguistiques et gagnaient 1200 £ la première année et 1400 £ la seconde. En plus des contrats, les Iroquois signaient également différents accords avec la CNO, certains prévoyant des congés pendant l'hiver pour la chasse dans les districts où ils étaient affectés. D'autres accords furent conclus pour la chasse uniquement, pendant une seule saison. Les chasseurs libres ne recevaient aucun gage, simplement les tarifs versés pour les peaux de castor. Si les chasseurs iroquois voulaient retourner chez eux, ils devaient signer un contrat de travail comme voyageurs. Les Iroquois procurèrent à la CNO un important avantage sur la CBH jusqu'en 1820. Ils s'employèrent au trappage des fourrures avec plus de constance et d'application que tout autre groupe autochtone local, constituant ainsi un corps de chasseurs pour le compte de la CNO. L'emploi de trappes d'acier leur conférait également un avantage technique par rapport aux chasseurs locaux. En 1819, la CNO tirait les deux cinquièmes de sa récolte de pelleteries des trappeurs canadiens-français et iroquois. La vie nomade des trappeurs iroquois les mit en contact avec de nombreux groupes locaux et leur permit d'acquérir une connaissance plus complète du pays. Cette expérience en fit des guides et des interprètes précieux, en particulier lorsque la CNO se lança à la conquête de nouveaux territoires. Toutes ces activités se soldèrent par un trappage excessif. De nombreux associés hivernants de la CNO et autochtones locaux accusèrent véhémentement les Iroquois d'avoir décimé les populations de castors. L'arrivée des voyageurs et des trappeurs iroquois à la fin du XVIIIe siècle modifia le paysage culturel de l'ouest du Canada. De nombreux trappeurs iroquois adoptèrent un nouveau mode de vie, apprenant à monter à cheval et à escalader les montagnes. Certains d'entre eux revinrent au pays, d'autres s'intégrèrent à des groupes locaux. C'est ainsi que des familles d'ascendance iroquoise-sekanie-crie virent le jour. Il existe encore aujourd'hui en Alberta trois communautés de descendants de ces voyageurs iroquois : la bande de la réserve Michel, près de St. Albert; les Iroquois des montagnes Rocheuses, près de Jasper et de Grande Cache; les Iroquois des Grandes Prairies, dans la région de la rivière de la Paix. Leur identité unique a été préservée chez leurs descendants. KUTENAIS Les Kutenais forment un ensemble linguistique isolé et distinct qui n'est apparenté à aucune famille linguistique nord-américaine connue. Au moment où la CNO faisait la traite des fourrures, ils vivaient dans les prairies du sud de l'Alberta, à l'ouest des Rocheuses, près de la frontière du Montana. Pendant longtemps, les Kutenais se tinrent à bonne distance des traiteurs et obtinrent indirectement certaines marchandises. C'est au moment où la Compagnie décida de prendre de l'expansion vers le Pacifique et de contourner le blocus des Pieds-Noirs le long des Rocheuses que les Kutenais en vinrent à jouer un rôle de premier plan dans un réseau complexe de relations commerciales. Le désir des Kutenais d'obtenir certaines marchandises de traite facilita quelque peu le travail des traiteurs de la CNO. Leurs voisins, les Pieds-Noirs, virent non sans une certaine appréhension les Kutenais et d'autres groupes de l'intérieur acquérir progressivement des armes des mains de la CNO. Cela ne manqua pas d'attiser les conflits entre les Piégans, les Kutenais et les Têtes-Plates. à l'automne de 1800, les Kutenais rendirent visite au nouveau poste de Rocky Mountain House à l'invite des traiteurs de la CNO. Comme l'ensemble des Piégans s'opposaient à l'établissement de liens direct entre les Kutenais et la CNO, David Thompson traversa les montagnes et vint à la rencontre des Kutenais, les bras chargés de présents. Ce geste contribua à renforcer les échanges entre la CNO et les Kutenais en créant des liens de bienveillance et d'amitié. Les Kutenais demeurèrent toutefois en conflit avec les Pieds-Noirs, qui finirent par accepter de ne plus empêcher les Kutenais de commercer parce qu'ils voulaient demeurer dans les bonnes grâces de la CNO, leur source d'approvisionnement en armes à feu. En 1806-1807, les Kutenais étaient toujours en paix avec les Pieds-Noirs, ces derniers contrôlant le mouvement des marchandises sur leur territoire. Quand les Kutenais eurent acquis un assez grand nombre d'armes, ils ne voulurent plus se soumettre au monopole de la Confédération. Ils réaffirmèrent donc leur indépendance et manifestèrent leur hostilité à l'égard d'un groupe qui les avait chassés des Plaines et les avait refoulés au-delà des Rocheuses. Ces tensions devaient perdurer jusqu'à la fin des années 1820. Ils se réconcilièrent par la suite, et des membres des deux groupes se marièrent entre eux. SAUTEUX Le nom Sauteux (Ojibwas ou Ojibwés) tire son origine d'un groupe qui vivait au nord de la ville actuelle de Sault-Ste-Marie, en Ontario. Habitant depuis toujours le long des rives septentrionales des lacs Huron et Supérieur, les Sauteux agrandirent considérablement leur territoire au cours de l'histoire. Certains migrèrent au Wisconsin et au Minnesota et dans le sud de l'Ontario alors que d'autres déménagèrent dans ce qui est maintenant devenu l'Alberta et le nord de l'Ontario et les Plaines. Dans les premiers temps de la traite des fourrures, les explorateurs et les voyageurs se faisaient toujours aider par les Indiens dans leurs expéditions vers l'ouest. Pour ses activités de traite, la CBH devait aussi compter sur la coopération des Indiens, qui devaient se rendre aux postes de traite pour échanger leurs pelleteries. Cette façon de commercer fit en sorte que des groupes indiens particulièrement bien situés purent faire office d'intermédiaires. Les Sauteux avaient de l'expérience dans ce domaine, ayant amené des fourrures aux Français et aux Canadiens et ramené des produits européens destinés à leur propre consommation ou à des échanges avec d'autres groupes autochtones. à mesure que les activités commerciales des Anglais à la baie d'Hudson prirent de l'expansion, ce furent les Cris et les Assiniboines qui jouèrent graduellement un rôle dominant comme intermédiaires dans l'Ouest. Les Sauteux s'enfoncèrent à l'ouest jusqu'au lac Winnipeg et au nord bien à l'intérieur du territoire dominé par les Cris. Au milieu du XVIIIe siècle, les Sauteux rendaient visite aux postes de la CBH sur le bord de la baie James. Dans les années 1780, les Assiniboines se déplacèrent vers le sud et les Sauteux les remplacèrent dans la région du lac Winnipeg. Ces derniers devinrent les principaux trappeurs et chasseurs dans la région de la rivière Rouge. Contrairement aux premiers habitants cris et assiniboines sur ce territoire, qui vivaient maintenant plus au sud, les Sauteux n'exploitèrent pas les régions boisées et la forêt-parc selon les saisons. Ils vivaient plutôt en petites bandes et se déplaçaient souvent selon les ressources locales en gibier. Comme leur activité principale l'hiver était le piégeage d'animaux à fourrure, ils étaient divisés en petites unités nomades. Durant l'été, ces petites bandes s'intégraient dans les grands villages de pêche au bord du lac. En 1779, des traiteurs de Montréal demandèrent que la Couronne britannique convoque un conseil de tous les groupes autochtones vivant dans la région des Grands Lacs. L'année suivante, les Sauteux, les Dakotas, les Renards, les Folles Avoines et les Puants furent invités à mettre fin à leurs guerres inter-tribales qui perturbaient le commerce dans la région depuis un certain temps. Même si la plupart des groupes acceptèrent de vivre en paix, de nombreuses communautés de Sauteux demeurèrent en guerre avec les Dakotas. En 1815, les Sauteux étaient devenus les principaux habitants du Département de fort Alexander, de la région du Manitoba située entre les lacs, des rives du lac Supérieur et du district de Dauphin. Certains Sauteux déménagèrent également dans les districts boisés de la rivière du Cygne et de Cumberland et s'enfoncèrent aussi loin que la rivière Assiniboine au confluent de la rivière Souris. Au nord, les Sauteux avaient abandonné des terres où le castor avait disparu pour s'établir sur un territoire délaissé par les Cris et les Assiniboines et qui semblait aussi avoir été surexploité. La CNO les avait encouragés activement à gagner l'ancien territoire cri, où ils purent obtenir des fourrures dans les terrains de chasse que les Cris avaient dit être épuisés. Une conjoncture particulière explique peut-être le caractère pacifique de ces incursions dans le nord. En fait, malgré certaines tensions avec les Dakotas dans le sud, les relations des Sauteux avec la CNO demeurèrent paisibles et les mariages ainsi que les échanges de riz sauvage, de maïs et de fourrures furent fréquents. MANDANES ET HIDATSAS Ces deux groupes appartiennent à la famille linguistique siouenne. Les Hidatsas sont parfois appelés les « Gros-Ventres du Missouri », mais ils ne sont pas apparentés aux Gros-Ventres. Les Mandanes et les Hidatsas vivaient juste en aval du « Big Bend » sur la rivière Missouri, là où la Missouri tourne vers le sud. C'étaient des Indiens sédentaires, qui vivaient dans des villages et s'adonnaient à l'horticulture. Ils avaient vécu pendant des siècles sur la rivière Missouri. Au XVIIe siècle, ils habitaient dans de gros villages, souvent fortifiés. Avant la venue des traiteurs, ils commerçaient avec les Cris et les Assiniboines et, tour à tour, avec les Corbeaux, les Cheyennes et d'autres tribus des Grandes Plaines. Lorsque les marchandises européennes commencèrent à gagner les Plaines, elles empruntèrent les routes commerciales autochtones. Pendant des décennies, les Mandanes et les Hidatsas participèrent à ce commerce indirect avant que les marchandises qui se frayèrent un chemin jusqu'à eux n'eussent un retentissement sur leur vie. L'épidémie de 1781-1782 tua jusqu'à 100 000 autochtones dans cette région. C'est dans la foulée directe de cette épidémie que les villages mandanes et hidatsas furent submergés de marchandises européennes. La concurrence entre la CBH et la CNO trouva un nouveau terrain pour s'exercer le long de la rivière Missouri, vers laquelle les compagnies envoyèrent des expéditions de traite. En 1973, le commerce avec les Mandanes et les Hidatsas était bien établi et le fort Souris servait de base commerciale à la CNO dans la région. Les Mandanes et les Hidatsas étaient d'importants intermédiaires dans le réseau d'échanges entre tribus, car cette région des Plaines était située au confluent de deux cultures, celle du cheval en constante expansion et celle du fusil. Les Mandanes et les Hidatsas se retrouvèrent donc dans la position enviable d'« entreposer » les chevaux et les fusils en vue de leur distribution aux nations autochtones des Plaines du Nord, augmentant souvent les prix de 100 p. 100 par rapport au prix original. Dans les derniers temps de la traite, la CNO comme la CBH envoyèrent des expéditions conjointes à la rivière Missouri dans le but d'être mieux en mesure de se défendre au cas où des bandes indiennes rivales attaqueraient. Les produits de la traite étaient habituellement répartis également entre les deux compagnies. Les Mandanes et les Hidatsas fournissaient les peaux de renard, de loutre et d'ours. Ils échangeaient également du maïs et des vessies de graisse. Les peaux de castor étaient rares et la Compagnie n'en obtint qu'en 1804, 1806, 1812, 1817 et 1818. Les robes de bison représentaient une grande part des fourrures qu'ils apportaient. Elles étaient exportées à Montréal pour servir de couvertures dans les carrioles. Les deux tribus achetaient également des chevaux, des mules et des chiens comme moyens de transport et de locomotion. Tout au long de cette période, les Mandanes et les Hidatsas reçurent la visite d'associés de la CNO, tels que David Thompson, François-Antoine Larocque et Charles Mackenzie. En 1815, le nombre croissant d'Américains présents dans la région incita les Britanniques à abandonner le commerce dans cette zone. Les Américains devinrent de plus en plus préoccupés par les échanges entre Canadiens et Mandanes et cherchèrent à y mettre fin. Les visites de traite de la CNO cessèrent entre 1818 et 1822, au moment où une série de postes de traite américains furent construits dans les villages. Après 1818, les Mandanes et les Hidatsas ne transportaient plus de marchandises au Canada, bien que la région fût toujours habitée par plusieurs traiteurs libres canadiens qui travaillaient pour leur propre compte. Les villages mandanes et hidatsas constituaient également un lieu de refuge pour les hommes qui voulaient mettre fin unilatéralement à leur contrat avec la CNO. Plus tard, ces mêmes villages deviendraient des sanctuaires pour les personnes désireuses d'échapper à la justice canadienne. NEZ-PERCéS Les Nez-Percés (Sahaptins) étaient un groupe de chasseurs de bison à cheval qui vivaient le long de la rivière Snake. Ils appartenaient à la famille linguistique pénutienne et parlaient un des deux dialectes de la famille des Nez-Percés-Sahaptins. Au moment où la CNO faisait la traite des fourrures, ils habitaient la vallée du fleuve Columbia et étaient dispersés dans tout le pays, d'Okanagan jusqu'aux Dalles. Leur territoire n'atteignait pas le Pacifique mais s'arrêtait aux montagnes Rocheuses au sud de la frontière canadienne. Les trappeurs canadiens-français qui traversèrent les Rocheuses et pénétrèrent en Oregon au XIXe siècle furent parmi les premiers hommes blancs à rencontrer les Nez-Percés. Comme certains portaient des coquillages décoratifs dans leur nez, ils les appelèrent Nez-Percés. Ces derniers étaient essentiellement des cueilleurs et des chasseurs et ne pratiquaient aucunement l'agriculture. Ils devaient cueillir les produits végétaux dont ils se nourrissaient et échangeaient de nombreuses ressources avec les groupes vivant le long de la côte du Pacifique. Chaque année, une trêve était déclarée pour permettre aux Indiens de commercer, et tous les groupes qui parlaient le sahaptin dans la région, dont les Nez-Percés, allaient rencontrer les bandes shoshones. Depuis les années 1740, les Nez-Percés fournissaient des chevaux espagnols aux Pieds-Noirs. Vers 1755, les groupes de Pieds-Noirs, de même que les Gros-Ventres, commencèrent à recevoir des marchandises de traite françaises et britanniques via leurs réseaux d'échange. Les nouvelles armes les incitèrent à s'aventurer en terrain ennemi, et les voisins des Pieds-Noirs furent dispersés dans toutes les directions. Les Nez-Percés gagnèrent péniblement l'ouest du Montana où ils purent arrêter les Pieds-Noirs. Bien que ces derniers eussent acquis une certaine suprématie sur leurs voisins, des attaques de plus en plus nombreuses furent lancées par des groupes importants de Têtes-Plates et de Nez-Percés, qui traversèrent les Rocheuses pour atteindre les plaines du bassin de la Missouri. Lorsque des groupes de Pieds-Noirs vinrent disputer leurs terrains de chasse, les groupes de Nez-Percés et de Têtes-Plates organisèrent des escarmouches qu'ils remportèrent souvent. Au cours de ces longues années de chasse et de lutte, les Nez-Percés acquirent un bon nombre des traits caractéristiques des Indiens des Plaines, des chasseurs de bison à cheval. En 1800, la traite des fourrures, qui avait déjà contraint de nombreux groupes à se déplacer, commençait à avoir un retentissement plus profond sur la vie des Nez-Percés. Les Indiens du bassin de la Missouri obtinrent des fusils et, pour la première fois, les Nez-Percés furent menacés par des forces supérieures, parce qu'ils n'avaient pas le moyen d'obtenir des armes à feu. à l'été de 1807, David Thompson, qui désirait depuis longtemps commercer avec les Kutenais, traversa les Rocheuses et établit un poste de traite au nord de la frontière séparant actuellement la Colombie-Britannique du Montana. Durant les années suivantes, Thompson et ses trappeurs canadiens-français et métis explorèrent le bassin supérieur du fleuve Columbia, ainsi que les principales rivières au nord-ouest du territoire des Nez-Percés. Ils érigèrent une série de postes, nouant des relations commerciales avec les groupes vivant dans cette région. En 1810 Thompson avait distribué plus de 20 fusils et 100 pointes de flèche en fer chez ces autochtones. à l'été de cette année-là, une bande de 150 Têtes-Plates et Nez-Percés affronta un groupe de guerriers piégans dans les Plaines et utilisèrent des fusils pour la première fois. Thompson parti pour Astoria, d'autres Nor'westers lui succédèrent dans la traite locale. Des traiteurs américains commencèrent également à arriver dans la région, ce qui fut source de tensions croissantes entre les Blancs et les Nez-Percés. Près de leurs villages natals, les Nez-Percés n'avaient ni l'expérience ni le désir de se déplacer pour piéger le castor. Tout leur temps et toute leur attention allaient à la tâche difficile de subvenir à leurs besoins essentiels, ce qui leur prenait toute l'année. La chasse au castor les détournerait de cette tâche essentielle à leur survie. Cette résistance irritait les traiteurs qui ne leur vendirent pas les fusils qu'ils voulaient. Après la pendaison d'un Nez-Percé fait prisonnier pour avoir volé des marchandises américaines, le vase déjà plein déborda. Les Nez-Percés lancèrent une série d'attaques et de raids contre les traiteurs blancs. De graves escarmouches eurent lieu le long du Columbia, où deux Indiens furent tués et un autre blessé par un groupe de traiteurs de la CNO qui empruntaient cette route. Intimidés à de nombreuses reprises, les Canadiens, appuyés par les Wallawallas, conclurent un accord de paix avec les Nez-Percés. Les Wallawallas rappelèrent aux Nez-Percés qu'ils avaient des fusils, ce qui augmentait leur force par rapport à leurs ennemis communs, les confédérés pieds-noirs et les Shoshones. En 1817, Donald Mackenzie, un ancien employé d'Astoria et cousin d'Alexander Mackenzie, prévoyait diriger une brigade de trappeurs dans la région afin que celle-ci rapportât plus de fourrures. Il obtint des Nez-Percés la promesse qu'ils ne s'opposeraient pas au passage des brigades sur leurs terres. Il n'établit pas de postes permanents mais sillonna le pays, essayant de concilier les différents villages et examinant les routes potentielles et les possibilités d'exploitation pelletière. Il construisit le fort Nez Percé et convainquit les Indiens méfiants de commercer avec lui. Il irrita cependant les habitants locaux en voulant commercer avec leurs ennemis, les Gens-du-Serpent. Furieux contre les Nez-Percés qui avaient empêché ces derniers d'avoir accès aux marchandises de traite, Mackenzie réussit à maintenir une paix profitable et demeurera dans la région jusqu'en 1821. Les Nez-Percés, qui avaient accepté l'idée que la paix avec les Blancs les assureraient d'un approvisionnement constant en fusils, apportèrent de plus en plus de peaux de castor. Ils faisaient également du troc pour obtenir les fourrures que les Gens-du-Serpent piégeaient et, en qualité d'intermédiaires, apportaient ces fourrures à la CNO. Au moment où la CNO fusionna avec la CBH, les pelleteries obtenues des Nez-Percés en 1822 aidèrent la Compagnie à grossir les revenus du fort Nez-Percé à 1200 peaux, soit une augmentation de 50 p. 100 par rapport à l'année précédente. SEKANIS Il s'agit d'un groupe de chasseurs-cueilleurs athapascans habitant les vallées supérieures de la rivière de la Paix et de ses affluents ainsi que les versants occidentaux des Rocheuses. Le premier poste de traite de la CNO en pays sekani fut construit en 1805. En général, les Sekanis craignaient les Cris et les Castors, qui étaient pourvus en fusils par les compagnies de traite. Les Sekanis continuaient par contre d'utiliser leurs armes traditionnelles, et notamment les pointes de fer obtenues de la côte par l'intermédiaire des Porteurs. Les Shuswaps au sud étaient également craints, car ils avaient attaqué un groupe de Sekanis qui avaient empiété sur leur territoire dans les années 1780 et les années 1790. Divers groupes indiens s'affrontèrent durant toute cette période pour accaparer le rôle d'intermédiaires et avoir directement accès aux fusils. Les voyages de Mackenzie l'amenèrent jusqu'aux Sekanis, qui se présentèrent en tant qu'envoyés commerciaux, offrant à la CNO de participer à leur réseau d'échanges. Ils cherchèrent à discréditer leurs rivaux et prétendirent que les autres autochtones avec lesquels Mackenzie entretenait des relations étroites ne connaissaient rien de la géographie du territoire ni des terres voisines des Rocheuses et de la rivière de la Paix. Ils mentionnèrent que les Castors avaient empiété sur leurs terres et qu'ils avaient été refoulés jusqu'au pied des montagnes Rocheuses. Désireux de devenir des intermédiaires entre Mackenzie et les groupes autochtones de la région, ils se présentèrent comme les seuls véritables habitants de la région. Pour commercer avec eux, Simon Fraser bâtit le fort McLeod à la source de la rivière de la Paix. à la suite de la fusion de la CBH et de la CNO, c'est au fort Norman que s'effectuèrent les rencontres de traite. Les relations entre les traiteurs et les Indiens On ne peut comprendre la dynamique de la traite des fourrures sans aborder les interactions complexes entre les traiteurs et les Indiens, car les autochtones étaient des acteurs de premier plan dans cette industrie. En fait, sans la tolérance et la coopération des Indiens, la traite des fourrures n'aurait pu au départ survivre en territoire autochtone. La sélection de chefs par les traiteurs constituait un important élément de cette relation complexe. Comme les chefs redistribuaient la richesse, certains traiteurs croyaient à tort qu'un chef était l'intermédiaire de choix pour les présents. Les Indiens qui furent sélectionnés pour exercer cette fonction n'avaient pas toujours toutes les qualités d'un bon chef amérindien mais, chose importante, ils étaient attentifs aux besoins des traiteurs. Durant les années de concurrence entre la Compagnie XY et la CNO, on eut recours davantage à cette pratique de sélection d'intermédiaires entre les traiteurs et les communautés, car les deux compagnies cherchaient à obtenir des fourrures du plus grand nombre d'autochtones possible. Cette pratique ne fit que semer d'autant plus la confusion parmi les groupes autochtones. L'alcool fut également l'une des marques de commerce de la relation traiteurs-Indiens. L'eau-de-vie était utilisée par la CNO et d'autres traiteurs pour inciter les Indiens à commercer. Dans les années 1780 et 1790, environ 9600 gallons de rhum et de spiritueux en moyenne chaque année furent expédiés dans l'Ouest; cette quantité grimpa à 21 000 gallons en 1803. L'alcool devint la monnaie d'échange du pays; il servait à acheter des fourrures, à soudoyer les chasseurs, à confirmer une cérémonie de traite, à sceller des alliances et à pacifier les ennemis. En plus d'engendrer une accoutumance et disloquer la trame sociale, culturelle et morale des communautés, l'alcool attisa la violence, multipliant les agressions entre traiteurs et Indiens. Enfin, les Indiens insistaient toujours pour recevoir un traitement équitable et ne pas être dupés par les traiteurs. La fraude était toutefois si répandue qu'elle en était venue à faire partie intégrante des échanges : dilution du rhum, outils et tissus de piètre qualité, mesures trafiquées de la longueur ou du poids, etc. Les Indiens n'étaient pas cependant sans défense. Ils étaient des marchandeurs aussi roués que les Blancs, et ils pouvaient simplement refuser de troquer leurs fourrures s'ils ne pouvaient en arriver à une entente. Cette menace était d'autant plus efficace lorsque se trouvaient des traiteurs rivaux dans le voisinage, ce qui donnait aux Indiens la chance de jouer sur les deux tableaux. Les Indiens étaient également connus pour leurs petits larcins. On leur avançait des marchandises à l'automne à la condition qu'ils repayassent leurs dettes au printemps après leur saison de trappage. Or, des Indiens refusaient parfois de rembourser leurs dettes, plaidant la pauvreté ou la maladie. Si un traiteur insistait, un Indien pouvait simplement faire affaire avec un autre poste et repartir son crédit à zéro. En théorie, le crédit était censé assurer la loyauté des Indiens, qui contractaient une dette envers la Compagnie. En pratique, les Indiens ne se sentaient pas toujours liés par ces obligations. Les autochtones n'achetaient des marchandises que si elles répondaient à leurs besoins et servaient leurs intérêts. Ils recherchaient des articles de traite aussi légers que possible, robustes qui pouvaient résister aux rigueurs de l'hiver. Ils n'acceptaient pas les marchandises défectueuses, fissurées ou ébréchées même si ces défauts étaient mineurs aux yeux des traiteurs. Ces critiques étaient un des outils de marchandage utilisés par les autochtones pour pousser les traiteurs à réduire leurs prix. Les Indiens comparaient ouvertement les marchandises avec celles des traiteurs rivaux, obligeant les négociants à améliorer la qualité de leurs produits et à fabriquer des marchandises similaires à celles de leurs concurrents. Malgré les mariages entre traiteurs et Indiennes, les relations entre les deux groupes étaient empreintes de suspicion, truffées de malentendus de part et d'autre et caractérisées par des explosions de violence et des actes meurtriers. Lorsque les brigades de voyageurs remontaient la Saskatchewan chaque année, elles étaient protégées par des hommes armés qui patrouillaient les rives escarpées en cas d'embuscade. Les habitants de nombreux postes craignaient les attaques des Indiens. Un grand nombre d'actes de violence trouvaient leur explication dans le réseau complexe d'alliances économiques et militaires autochtones, réseaux dont les traiteurs n'avaient aucune idée et qu'ils ne prirent pas en compte lorsqu'ils étendirent leur territoire vers la côte ouest. Les traiteurs troquaient des fusils contre des pelleteries avec certaines nations, ces derniers les utilisant pour faire la guerre à leurs voisins. Naturellement, lorsque les traiteurs échangeaient des fusils avec ces voisins, ces tribus les percevaient comme des alliés de leurs ennemis. Mais comme les traiteurs les approvisionnaient en marchandises dont ils avaient besoin, les Indiens ne furent jamais en mesure d'évincer complètement les traiteurs de leurs terres. Enfin, aux yeux des autochtones, le traiteur devait prouver qu'il était généreux et fiable. Le traiteur ne pouvait pas utiliser des méthodes européennes pour y arriver. Par exemple, il ne pouvait amener des Indiens devant un notaire pour signer des contrats, car il n'y avait pas de loi codifiée ni de tribunaux. Le traiteur devait plutôt conclure une entente avec les Indiens à leur manière, en utilisant le protocole autochtone pour sceller une alliance. Pour de nombreux Indiens, les présents étaient une marque d'estime à l'égard de l'autre partie. Les cadeaux sous forme de tabac, d'alcool, de vêtements et de bijoux aidaient à établir et à confirmer des relations plus étroites, un aspect très important du commerce chez les autochtones. Comme l'historien Daniel Francis le souligne, « un commerçant à Montréal ou à Londres aurait été abasourdi de voir qu'on s'attendait à ce qu'il offre du tabac et un verre d'alcool à ses clients, écoute un long discours où alternaient harangues et supplications, puis qu'il les pare de beaux vêtements de façon à s'assurer de leur achalandage la prochaine fois ». Le vieux stéréotype de l'Indien facilement dupé par des Européens rusés qui abandonnait des fourrures précieuses en échange de vils colifichets ne s'appliquait pas aux échanges avec la CNO. Dans ce cas, les Indiens étaient les égaux des traiteurs. Les rôles des hommes et des femmes autochtones La traite des fourrures ne se résuma jamais à un simple échange de fourrures contre des marchandises de traite, mais elle englobait toutes sortes de transactions et d'échanges culturels. Aux postes de traite et dans les villages, les hommes et les femmes autochtones jouaient des rôles importants mais distincts dans la traite. Les hommes autochtones exerçaient les principales activités de piégeage et de chasse dont dépendait la CNO pour maintenir un stock constant de fourrures. Les hommes étaient également les principaux figurants des cérémonies de traite et c'étaient eux qui obtenaient un crédit des traiteurs, moyen utilisé le plus souvent pour l'échange des fourrures. Les hommes autochtones servaient également de guides, de chasseurs, d'éclaireurs et d'interprètes. Les femmes, pour leur part, traitaient, nettoyaient et préparaient les fourrures; elles devaient donc avoir leur mot à dire lorsqu'on décidait du sort des fourrures et devaient avoir l'occasion de faire du troc. Comme les rencontres de traite étaient rares et que le traiteur était pressé par le temps, certaines femmes étaient bien placées pour pouvoir exiger tout un vaste éventail de marchandises. Les femmes étaient également celles qui approvisionnaient les traiteurs en nourriture, qu'elles troquaient contre d'autres marchandises. à mesure que la traite des fourrures s'enfonça à l'intérieur des terres, les traiteurs eurent besoin de provisions légères, non périssables et faciles à produire. Dans la course pour atteindre les dépôts les plus éloignés au cours de la brève saison estivale, les traiteurs canadiens mirent au point des calendriers assez fiables. Durant leur long périple, les voyageurs n'avaient pas le temps d'arrêter pour pêcher, et il n'y avait pas d'espace dans le canot pour des denrées de luxe comme le thé et le sucre. Les traiteurs avaient donc besoin de se procurer des aliments comme le riz sauvage, le gibier, le pemmican et le sucre d'érable des femmes autochtones; sans ces aliments, ils ne pouvaient survivre durant les hivers dans l'intérieur. Les mocassins, les raquettes, de même que les vestons et pantalons de daim étaient en outre confectionnés par les femmes. Quant aux canots, ils étaient fabriqués par les hommes et échangés par les femmes. En un instant, une femme de la tribu des Sauteux échangeait à Fond du Lac un petit canot contre deux capots, une couverture de deux points et demi et deux pots de rhum mélangé. Le matériel nécessaire pour réparer les canots (gomme, écorce de bouleau, racines d'épinette utilisées pour coudre les morceaux d'écorce) était également fourni par les femmes. De plus, de nombreuses autochtones épousèrent des traiteurs « à la façon du pays ». C'est un fait que des traiteurs entretenaient une ou deux femmes autochtones parce qu'ils avaient des besoins sexuels à satisfaire et parce qu'elles s'acquittaient d'une série de tâches essentielles à la traite. Il est vrai également que les femmes étaient souvent capturées durant des raids ennemis et échangées comme des marchandises avec les traiteurs européens. En fait, dans certaines régions, les Nor'westers étaient détestés par les habitants parce qu'ils maltraitaient les femmes autochtones. En revanche, les mariages avec les femmes autochtones servaient à établir un lien vital entre les communautés autochtones et les postes de traite, assurant de part et d'autre un approvisionnement constant en fourrures ou en marchandises de traite. Le mariage encourageait les traiteurs à retourner dans les communautés d'origine de leur femme et, peut-être, à se montrer plus généreux envers sa parenté. De plus, en mariant la fille d'un chef, un traiteur se gagnait un allié puissant parmi ses clients autochtones. Une femme dans l'orbite d'un poste pouvait assurer un approvisionnement alimentaire plus constant. Lorsque la nourriture se faisait rare, les traiteurs étaient nourris par la famille de leur épouse. En plus d'exercer une influence sur le plan économique et politique, les femmes des traiteurs exploitèrent à leur avantage leur statut symbolique de lien entre les deux groupes en jouant le rôle d'interprètes, de guides ou d'envoyées diplomatiques. Dans les années 1830, l'ordre social fondé sur la traite des fourrures cédait graduellement le pas aux établissements agricoles, devenus synonymes de « civilisation », par opposition au mode de vie supposément « barbare » des Indiens. Cette transformation entraîna le déclin social de la position relative des femmes autochtones au sein de l'industrie de la traite et jeta le discrédit sur certaines coutumes indigènes. Les mariages « à la façon du pays » n'étaient plus acceptables, en particulier après l'arrivée de missionnaires, qui ne toléraient aucune « déviation ». La présence de femmes blanches soulignait le soi-disant manque de culture des épouses métisses ou autochtones, en particulier dans les régions plus peuplées où les habiletés des autochtones n'étaient plus requises. En sauvegardant ce qu'ils considéraient être leur statut supérieur, les Canadiens non autochtones contribuèrent à une stratification plus poussée de la société issue de la traite des fourrures. Mais pour le temps qu'elle dura, l'institution du « mariage à la façon du pays » indique que les Indiens s'adaptèrent à la traite des fourrures, sans que leur vie n'en fût profondément altérée. En fait, ce furent les nouveaux venus qui durent se conformer aux usages culturels autochtones. Les Indiens insistaient même pour que les traiteurs versent le prix de la mariée ou offrent le cadeau d'usage à sa famille avant le mariage. Les mariages entre traiteurs et autochtones montrent bien que ce furent les autochtones qui souvent dominèrent la relation de traite, dont ils comptaient tirer profit. Dépendance ou interdépendance? Les études historiques sur la traite des fourrures concluent en général que la traite des fourrures entraîna rapidement une dépendance chez les autochtones vis-à-vis des marchandises de traite. On a créé l'image de l'Indien subjugué par la culture matérielle européenne et on a présenté les marchandises de traite comme étant à l'origine d'un brusque bouleversement culturel et social qui maintint les Indiens dans un état perpétuel de dépendance et de besoin. On a souvent dit que la dépendance croissante à l'égard des marchandises européennes causa la destruction des réseaux économiques et culturels autochtones. L'idée que les Indiens devinrent dépendants des traiteurs ne rend pas compte du fait que les traiteurs étaient beaucoup plus dépendants des Indiens. On oublie également que ce sont des politiques gouvernementales racistes qui détruisirent à bien des endroits la culture autochtone. Il est vrai que les Indiens obtinrent un grand nombre de marchandises des Européens. Le vermillon, les couvertures de laine, les alênes, les couteaux, les armes à feu et les marmites étaient très en demande et beaucoup utilisés. L'emploi de produits manufacturés européens n'est pas synonyme de dépendance. On devient dépendant lorsqu'on ne peut vivre sans les produits et services fournis par une autre personne. De toute évidence, les autochtones du Nord-Ouest et des Plaines convoitaient les marchandises européennes et chassaient pour les obtenir, mais cela ne veut pas dire que sans elles, ils auraient été acculés à la famine ou seraient morts. Il est vrai que les autochtones virent rapidement l'utilité des marchandises de traite, telles que les articles en fer, les étoffes et les fusils. Il est aussi vrai qu'ils abandonnèrent une partie de leur culture matérielle traditionnelle et qu'ils comptaient sur les postes de traite pour s'approvisionner en nouvelles marchandises, mais celles-ci ne remplacèrent pas entièrement les outils et les produits de l'artisanat traditionnel. Dans bien des cas, elles vinrent simplement s'ajouter aux anciennes façons de faire et furent utilisées dans les tâches traditionnelles (guerre, chasse, cuisine) après avoir été distribuées à l'intérieur des réseaux sociaux traditionnels. L'arrivée des traiteurs ne modifia pas radicalement les habitudes de subsistance, mais l'accent mis sur la chasse des animaux à fourrure et l'offre de marchandises de traite entraînèrent un certain nombre de changements. Même lorsqu'ils troquaient des fourrures contre ces marchandises, les Indiens savaient toujours où résidait leur intérêt et conservaient un haut degré d'auto-suffisance. Jusque dans les années 1830, les traiteurs se plaignaient qu'une fois que les Indiens avaient obtenu les articles dont ils avaient besoin en échange de quelques pelleteries, ils ne chassaient plus par la suite. Essentiellement, les Indiens troquaient des fourrures pour se procurer un nombre limité de biens. Lorsque ces besoins étaient satisfaits, ils cessaient souvent de chasser. Dans cette optique, les Indiens du Nord-Ouest demeurèrent des agents politiques indépendants qui étaient parfois exploités financièrement. Mais même si les Indiens perdaient parfois dans des échanges directs, ils pouvaient compenser leur perte par l'obtention de cadeaux au cours de cérémonies. Les Indiens appliquaient leur propre protocole de troc pour stimuler la générosité des traiteurs. Il se plaignaient très souvent d'être incapables de survivre sans les marchandises de traite. Comme ils le faisaient toujours lorsqu'ils voulaient établir des relations avec quelqu'un qui pouvait leur fournir ce dont ils avaient besoin, ils déclaraient vivre dans la pauvreté et mener une existence misérable à laquelle seulement l'autre pouvait remédier. Selon la logique commerciale autochtone, il était nécessaire d'inciter le traiteur à se montrer compatissant et charitable, tout comme on le faisait avec les esprits. En éveillant la pitié du traiteur, les Indiens espéraient s'attirer la bienveillance de leur interlocuteur lorsque celui-ci évaluait la valeur des peaux et ils escomptaient qu'il leur fît bonne mesure. Autrement dit, ces demandes de prise en pitié faisaient partie de la diplomatie commerciale indigène et des tentatives subtiles de manipulation des traiteurs. Il était recommandé de se présenter comme affamé et impuissant lors des échanges, ce qui ne devait pas être interprété comme une demande d'aumône. Un tel comportement n'était pas noble aux yeux des Britanniques, mais pour les Indiens désireux de maintenir des relations commerciales, il était très important de paraître impuissants afin d'exercer plus de pouvoir. Bref, alors que le commerce absorbait la vie des traiteurs, les Indiens poursuivaient leur existence sans être touchés sous bien des rapports par la présence des nouveaux venus. Les deux groupes se rencontraient brièvement aux postes pour échanger des marchandises, chacun recevant de l'autre les biens qu'il ne pouvait produire lui-même. Ils se séparaient ensuite, les Indiens retournant vivre dans un monde que le traiteur ne comprenait pas tout à fait, avec ses propres traditions et modes de commerce, ses croyances religieuses et relations sociales, ses guerres et ses politiques. Si la CNO exerça de toute évidence une influence sur le déroulement des événements en terres autochtones en introduisant de nouvelles marchandises et en bouleversant les rapports de force, il reste que les Nor'westers demeurèrent pour une bonne part en marge des préoccupations réelles des autochtones. | Références |