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« La règle veut que chaque associé hiverne deux ans sur trois dans le Nord-Ouest, en charge d'un poste. Les associés de la direction à Montréal sont les seules personnes exemptées; tous les autres associés qui ne veulent plus respecter ces règles doivent démissionner. » (Lord Selkirk, 1804)
L'administration de la Compagnie du Nord-Ouest et l'associé hivernant Pour coordonner ses activités commerciales et administratives, la Compagnie du Nord-Ouest (CNO) divisa ses vastes territoires de traite en départements régionaux ou districts commerciaux. La Compagnie était grandement préoccupée par la gestion et l'efficience de chaque département et modifiait fréquemment ses politiques et son personnel pour s'assurer d'avoir de bons rendements. Si tous les départements s'occupaient de la cueillette des fourrures, leurs fonctions pouvaient néanmoins varier. Nombre d'entre eux supervisaient le transport des marchandises et des fourrures, alors que d'autres servaient de sources d'approvisionnement en pemmican, en sirop d'érable, en canots et en riz sauvage. La traite était administrée par les gentilshommes de la CNO, appelés « bourgeois » par les voyageurs. Le sommet de l'échelle des « bourgeois » était occupé par les agents de Montréal, qui faisaient fonction de financiers, de grossistes et de fournisseurs. Au-dessous des bourgeois se trouvaient les associés, les « propriétaires » de la compagnie, qui étaient rémunérés en fonction de leurs parts dans l'entreprise. S'ils obtenaient des capitaux de cette façon, ceux-ci devaient rester entre les mains des agents, et les associés recevaient de l'intérêt. Personne ne pouvait devenir associé s'il n'avait pas déjà travaillé sur le terrain. Chaque associé avait un droit de vote lors des réunions annuelles tenues à Grand Portage. La CNO était composée de deux groupes d'associés. à Montréal, les « marchands associés » s'occupaient de la mise en marché des fourrures et de l'importation des marchandises qui alimentaient la traite. Chaque hiver, ils supervisaient les canotiers et l'empaquetage des articles en fer, des fusils, de la poudre, des sacs de balles, du tabac, des draps, des couvertures dans les canots. à l'autre extrémité de la hiérarchie, on trouvait les « associés hivernants », qui possédaient des actions dans l'entreprise et vivaient toute l'année dans l'intérieur, supervisant la traite dans les districts qui leur étaient assignés. Sur le terrain, ils recherchaient la collaboration des groupes indiens, ouvraient de nouvelles routes de transport et modifiaient même les prix offerts pour les fourrures. Il incombait aux associés hivernants de choisir l'emplacement des postes, de sélectionner et de réquisitionner les marchandises de traite, d'inciter les Indiens à faire du troc et de veiller à ce que les hommes sous leurs ordres apportent un bénéfice à l'entreprise. Dans les grands départements comme l'Athabaska, certaines de leurs responsabilités étaient déléguées aux commis. Durant les années d'intense compétition avec la CBH (1815-1821), les associés hivernants de la CNO passèrent beaucoup de leur temps à espionner leurs concurrents. à cause de cette concurrence, l'une des tâches des associés hivernants consistait à envoyer des hommes « en dérouine », c'est-à-dire à les charger de commercer dans les campements indiens et de garder un œil sur les traiteurs rivaux. Les rendez-vous annuels à Grand Portage et au fort William réunissaient les associés hivernants, endurcis par leur séjour dans les contrées sauvages, et les associés de Montréal, aguerris dans les affaires de la métropole. Cet endroit était un passage stratégique depuis le régime français. Par suite de l'expansion du commerce montréalais, Grand Portage devint la plaque tournante reliant les voies de transport vers l'intérieur et Montréal et vice versa. C'est par là que passaient les marchandises envoyées à tous les départements dans le Nord-Ouest. Lors des réunions annuelles, tous les associés hivernants devaient livrer les fourrures récoltées durant la saison de traite. Ces hommes menaient une vie solitaire, morne et ardue. Bien souvent, ils étaient venus près de mourir de faim. Nombre de leurs journaux relatent qu'ils avaient dû manger leurs culottes de cuir, des peaux d'ours et même des peaux de castor pour rester en vie. Deux ou trois jours pouvaient parfois s'écouler entre les repas. Malgré ces privations, les associés hivernants se frayèrent un chemin dans les territoires vierges à l'ouest du lac Supérieur, établissant des postes de traite au nord jusqu'au lac Athabaska, à l'ouest jusqu'aux montagnes Rocheuses, et plus tard jusqu'à l'océan Pacifique. Ils contribuèrent grandement à l'exploration et à la cartographie du pays, ils amassèrent des connaissances géographiques, effectuèrent des mesures astronomiques et des descriptions ethnographiques des groupes autochtones. En raison de l'isolement des forts et du rôle important que ceux-ci jouaient comme entrepôts ou lieux de traite, il importait de disposer de dirigeants expérimentés. En fait, le succès de la traite dépendait en grande partie des capacités administratives et des qualités personnelles des associés hivernants. En 1812, la CNO comptait 38 associés hivernants dont voici les noms: Aeneas Cameron, Alexander McDougall, Duncan Cameron, John Richardson, John Forsyth, John Inglis, Edward Ellice, John Ogilvy, John Mure, Alexander Mackenzie, Thomas Forsyth, John McDonald, John McDougall, Charles Chaboillez, John D. Campbell, John Thomson, Pierre de Rocheblave, John McDonald, John Haladane, John Leith, James Hughes, Alexander Mackey, James Mackenzie, John McGillivray, Hugh McGillis, Simon Fraser, Alexander Henry, David Thompson, Daniel Mackenzie, William Mackay, Alexander Frader, John Sayer, Donald McTavish John Willis, Kenneth Mackenzie, Archibald McLillann et Ronald Cameron. Le Beaver Club C'est au Beaver Club que socialisaient les associés de la CNO à Montréal. Il fut fondé en 1785 et comptait à l'origine parmi ses membres 19 associés hivernants aguerris, chacun ayant passé au moins un hiver dans le pays d'en haut. On retrouvait 8 Canadiens français, 6 écossais, 2 Américains et 3 Anglais. Pour appartenir au Club, il fallait avoir passé au moins un hiver dans le Nord-Ouest au-delà de la hauteur des terres à l'ouest de Grand Portage et obtenir le vote unanime des membres. Bien que Simon McTavish n'eût jamais passé l'hiver en pays indien, il fut autorisé à adhérer au Club en 1792 en reconnaissance de son rôle dans la création et le succès de la CNO. La table du Beaver Club était toujours ouverte aux étrangers distingués et aux associés de l'intérieur. On y donnait des réceptions brillantes, coûteuses et bruyantes. Sa devise « Fortitude in Distress » (Du courage dans le malheur) était gravée sur de grosses médailles d'or que les membres arboraient lors des occasions spéciales. Cette médaille devait obligatoirement être portée à chaque réunion. Le Club n'avait pas de locaux permanents, mais se réunissait dans diverses tavernes ou lieux sélects de Montréal. L'un des principaux objectifs du Club était de rassembler, à des périodes déterminées durant l'hiver, une pléiade d'hommes très respectables qui avaient séjourné dans l'intérieur. Le Club visait également à faciliter l'entrée en société des traiteurs qui voulaient se retirer de la traite des fourrures. Les réunions régulières commençaient habituellement la première semaine de décembre et avaient lieu toutes les deux semaines jusqu'à la deuxième semaine d'avril. De grands banquets étaient donnés deux fois par mois, et aucun membre qui se trouvait alors à Montréal n'avait le droit de s'abstenir d'y participer. La seule excuse était la mauvaise santé. Lors de chaque banquet, les membres devaient porter cinq toasts : à la traite des fourrures et à toutes les activités qui en découlent à la Mère de tous les saints Au Roi Aux voyageurs, aux épouses et aux enfants Aux membres absents Ces repas débutaient à 16 heures et duraient jusqu'à ce que le dernier convive tombe de sa chaise. Lors des réunions, les membres reconstituaient souvent « le grand voyage » : ils s'asseyaient sur le plancher et utilisaient tout objet qui leur tombait sous la main et qui pouvait tenir lieu de pagaie, dirigeaient le canot et entonnaient les chansons des voyageurs. Leur canot imaginaire dévalait des rapides fictifs et ils grimpaient sur les tables et les chaises tout en pagayant vers leurs destinations imaginaires. Les membres étaient de gros mangeurs et de gros buveurs et les dîners se prolongeaient souvent jusqu'au petit matin. Lors d'un dîner auquel assista Alexander Mackenzie et William McGillivray, les convives chantaient et dansaient toujours à 4 heures du matin. Près de 120 bouteilles de vin furent bues, brisées ou renversées ce soir-là. Il y avait à peine 20 convives. Les repas au Beaver Club débutaient par l'entrée d'une tête de sanglier flambée sur un dais de velours rouge et ce, au son de la cornemuse. Avant la grande entrée, un morceau de camphre était allumé et placé dans la gueule du sanglier. Au nombre des mets servis, citons : -Gibier braisé et sauce à la mie de pain -Chevreuil des Guides -Saucisses de gibier avec riz sauvage et caille -Perdrix du Vieux Trappeur -Navets marinés -Sauce au pomme « Sweet Peace » -Pouding chasseur -Scotch des Highlands, vieux madère, liqueur de Mahogany et vin spiritueux -Gâteau « Athol Brose » Le Beaver Club poursuivit ses activités de 1785 à 1804. Il fut rappelé à la vie en 1807 pour disparaître immédiatement, abstraction faite d'un bref retour en 1827, année où fut organisé un dernier dîner au vieux temple masonique de Montréal. Le Club déclina en même temps que Montréal perdit son rôle de chef de file dans la traite des fourrures dans le Nord-Ouest. Au cours de ses 40 années d'existence, le Beaver Club organisa 32 dîners et admit parmi ses membres plus de 100 traiteurs. | Références |