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Au Canada, les résultats de fouilles archéologiques effectuées dans des campements, villages, tertres et sépultures démontrent l'existence d'un commerce étendu entre les groupes autochtones préhistoriques. L'arrivée des Européens stimula grandement ce commerce. Au nombre des marchandises importées de Londres et échangées par la Compagnie du Nord-Ouest (CNO), mentionnons les suivantes : étoffes de laine grossière de différents types, couvertures de laine, armes à silex, munitions, carottes de tabac, draps, fil, ficelle, coutellerie et articles en fer, marmites de laiton, de cuivre et de tôle, mouchoirs de soie et de coton, chapeaux, chaussures, matériel de couture et de pêche, chandelles, jeux de cartes, pipes, savon, semences, articles en étain, bas et chausses, parapluies, gants, bijoux, parfums, vinaigre, instruments mathématiques, instruments de musique, sucre, chariots et charrettes, ainsi que que coffres et boîtes. Dans l'ensemble, ce sont les tissus qui étaient les plus populaires, représentant 60 % de la valeur des articles échangés, suivi des armes et des outils (25 %), de l'alcool (6 %) et des bijoux (3 %). Conformément à la pratique autochtone des présents, du tabac, de l'alcool et divers articles de vêtement étaient souvent offerts aux Indiens dans le but de promouvoir le commerce ou de sceller des alliances. Quelques-unes des marchandises de traite les plus importantes sont décrites ci-dessous.
MARMITES La marmite de métal, faite de laiton martelé, bordée de fer avec une anse en fer forgée à la main, remplaça immédiatement le récipient d'écorce ou d'argile des autochtones. Certaines marmites étaient également faites en cuivre. Les marmites produites étaient souvent emboîtées l'une dans l'autre de façon à prendre moins de place dans le canot. Arrivées au lieu de traite, elles étaient échangées séparément. Lorsqu'elles n'étaient plus bonnes, les Indiens utilisaient le métal pour fabriquer des pointes de lance et de flèche. COUTEAUX Le couteau de poche en métal revêtait une importance spéciale pour les Indiens et pour quiconque vivait dans des contrées sauvages. Certains étaient portés dans une gaine à la ceinture, à la portée de la main. D'autres types de couteaux étaient également disponibles : couteaux de boucher et à découper. Les couteaux étaient surtout utilisés pour écorcher ou dépouiller les animaux et couper la viande. HACHES Les haches de fer étaient offertes en différentes tailles et formes. Elles étaient expédiées aux postes d'hivernement dans des caisses de bois. Les manches étaient fabriqués et posés par les Indiens. La hachette était un outil de survie polyvalent, utile pour couper les arbres de même que pour se tailler un chemin dans la forêt. TRAPPES D'ACIER Avant l'arrivée des Blancs, les Indiens fabriquaient des pièges actionnés par la tension, la gravité ou un ressort. Ces trappes, qui étaient déclenchées soit par le chasseur ou par sa proie, étaient faites de branches, de racines et de rondins et étaient munies d'une série de crochets, de cages, d'enclenchements ou de nœuds coulants. Bon nombre de trappes comportaient des filets, et certaines incluaient de la glace, des pierres et des rondins pour écraser l'animal et l'inciter à s'auto-détruire. Dans le cas de l'assommoir, l'animal provoquait, en touchant à l'appât, la chute sur lui d'une lourde pièce de bois. L'assommoir était le plus efficace pour les animaux attirés par des appâts de poisson ou de viande crue. Les trappes d'acier amenées par les Européens sont apparues dans l'Ouest dans les années 1790. Elles étaient notamment utilisées pour piéger les castors, les martres, les visons, les renards et les loups. Les Indiens mirent du temps à utiliser ces trappes parce qu'ils les considéraient trop lourdes et trop encombrantes pour être portées dans la forêt. Les trappes furent d'abord produites par des forgerons, puis l'industrie de la trappe d'acier fut lancée par Sewell Newhouse, producteur de trappes faites à la main à partir de têtes de haches et de limes. COUVERTURES Avant l'arrivée des Européens, les autochtones portaient diverses peaux et fourrures d'animaux comme vêtements. Dans certains cas, les peaux étaient tannées, et dans d'autres, elles étaient cousues ensemble pour faire des manteaux, le poil étant porté contre le corps. Les autochtones découvrirent bientôt les avantages des couvertures de laine blanche par rapport aux fourrures. Les peaux, en effet, demeurent humides longtemps et sont très inconfortables lorsqu'elles sont mouillées. Par contre, la laine mouillée sèche rapidement et ne sent pas aussi fort. Même mouillée, la laine offre une meilleure protection contre le froid et le vent. Les couvertures étaient donc échangées et découpées pour fabriquer des manteaux, des capots et des vestes. Comme le raconte un officier britannique, lord Dalhousie, en 1828 : « la couverture […] est un article recherché par les Indiens, qui s'en servent pour se couvrir la nuit comme le jour. Il n'est pas rare qu'elle soit transformée en manteau, avec une bordure de couleur, par ceux qui disposent d'autre matériel de literie; ainsi portée, c'est un article de vêtement chaud et coloré […] la couverture n'a plus généralement grand valeur au bout de douze mois, et rien ne peut être plus utile aux Indiens ». Les couvertures échangées par la CNO étaient produites à Witney, où de tels articles étaient fabriqués depuis 1669. La couverture « à points », ainsi appelée parce que ses dimensions et sa valeur marchande étaient indiquées dans la trame à l'aide de points noirs, provenait de Whitney et tenait sa force à un mélange de laine, à un filage soigneux et à un solide tissage sergé. Les nombreuses alvéoles d'air emprisonnées dans le tissu duveteux de cette couverture servaient d'isolant, conservant la chaleur du corps et offrant une protection contre le froid extérieur. Les couvertures étaient fabriquées en plusieurs couleurs, dont « Ingenious » (blanche avec des barres bleues et rouges) et « Lachine » (rouge grenat, vert forêt et blanc avec des fils de trame noirs). Les couvertures de couleur blanc uni étaient très prisées par de nombreux Indiens car elles permettaient de s'approcher du gibier dans la neige sans lui donner l'alarme. ARMES à FEU Ce n'est que très récemment que les fusils remplacèrent complètement les armes indigènes traditionnelles. à l'époque de la CNO, l'arc et les flèches demeuraient techniquement plus pratiques durant la chasse parce que cette arme était silencieuse et légère. Qui plus est, à la différence de la poudre et du métal, arcs et flèches étaient à l'épreuve de la rouille et de l'eau. Enfin, le mousquet à silex était bruyant et n'était pas assez solide pour supporter les rigueurs d'un hiver dans le Nord-Ouest. Il était difficile de faire des réparations en chemin et impossible de transporter suffisamment de poudre et de balles pour tout un hiver ou toute une saison de chasse. Les Indiens réclamaient malgré tout des fusils à cause du bruit et de l'effet qu'ils produisaient. En effet, malgré leurs nombreux avantages par rapport aux fusils, les flèches n'étaient pas aussi rapides et n'avaient pas l'effet de surprise des balles. Comme souvent on voyait venir les flèches, on pouvait les arrêter avec le bras et utiliser efficacement les boucliers de bois, ce qui n'était pas possible avec les armes à feu. ALCOOL ET TABAC Le rhum distillé (« Fiery Double distilled Rum ») échangé par la CNO était produit par les esclaves des plantations de cannes à sucre dans le sud des états-Unis et les Antilles. Dans les années 1770, il avait en grande partie remplacé le cognac des commerçants français. La barrique de 9 gallons était le format standard, car elle pesait 90 livres, soit le poids de tout paquet porté par les voyageurs. Bien qu'il fût appelé « rhum », l'alcool vendu était en fait du vin spiritueux dilué avec de l'eau. Dans le cas des autochtones qui y étaient peu habitués, 4 ou 5 pintes de ce vin fortement alcoolisé était mélangées à 9 gallons d'eau. Pour les autochtones plus expérimentés, 6 à 9 pintes de vin spiritueux devaient être coupées de 9 gallons d'eau. Comme le mentionne l'associé de la CNO, Alexander Henry le jeune : « L'alcool que nous mélangeons n'est pas aussi fort que celui que nous donnons aux tribus qui y sont plus habituées. Pour faire une barrique de 9 gallons d'eau-de-vie, nous mettons en général 4 ou 5 pintes de vin spiritueux et remplissons avec de l'eau. Pour les Cris et les Assiniboines, nous mettons 6 pintes de vin spiritueux, et pour les Sauteux, 8 ou 9 pintes. » Le « rhum des Pieds-Noirs » était similaire à nos vins de table alors que le mélange destiné aux Assiniboines ressemblait à un vin de dessert et celui des Sauteux (Ojibwés) était encore plus fort. De façon générale, la demande de biens durables, tels que fusils et couvertures, diminua avec le temps car les Indiens en possédaient autant qu'ils pouvaient en utiliser. Leur demande d'alcool était cependant constante. Comme les Indiens ne pouvaient ou ne voulaient pas produire d'alcool eux-mêmes et comme cette boisson se consommait très vite, les buveurs indiens devaient retourner aux postes de traite pour se réapprovisionner. Les traiteurs réalisèrent ainsi assez vite que l'eau-de-vie était un bon moyen de garder leur clientèle. Les Indiens buvaient pour deux grandes raisons : ils prisaient le sentiment de puissance que l'ivresse semblait leur offrir; ils utilisaient l'eau-de-vie dans le cadre des cérémonies de bienvenue, de deuil et dans les rituels de traite. Le commerce de l'alcool existait depuis le début du régime français; au début du XVIIIe siècle, il était devenu un volet indispensable de la traite. L'église avait été incapable d'y mettre fin, car elle ne pouvait empêcher les marchands d'en vendre et les Indiens d'en acheter. De même, de nombreux Indiens en étaient venus à attendre des cadeaux sous forme d'eau-de-vie durant les négociations politiques et commerciales officielles. Comme l'offre de présents avait toujours été une pratique acceptée de la diplomatie indienne avant l'implantation européenne de même qu'au début des relations amérindo-européennes, il était important pour les Européens de poursuivre le commerce de l'alcool s'ils voulaient conserver leurs clients autochtones et alliés militaires. Malgré des proclamations et pétitions occasionnelles contre cette pratique, la CNO encouragea le commerce de l'alcool afin de préserver sa part de marché. Ainsi, la quête de profits de la part des traiteurs et la demande d'eau-de-vie par les Indiens contribuèrent au maintien du commerce de l'alcool en dépit du chaos social engendré dans les villages indiens et de la démoralisation croissante de nombreuses communautés autochtones. Aucun groupe indigène n'échappa complètement aux ravages de l'alcool parce que partout, les Indiens en vinrent à s'adonner directement ou indirectement à la traite des fourrures. Comme la plupart des colons buvaient de l'alcool sans trop en souffrir, ils ne pouvaient pas comprendre pourquoi les Indiens ne pouvaient contrôler leur consommation d'eau-de-vie. Dans l'ensemble, cependant, les Indiens ne représentaient qu'une petite fraction des consommateurs d'alcool au Canada et aux états-Unis. Dans bien des cas, quelques individus notoires buvaient de l'alcool alors que les autres demeuraient sobres. En fait, la grande majorité de l'alcool importé était destinée aux colons, aux tavernes de la ville et aux clubs privés, tels que le Beaver Club, dont les membres étaient connus pour consommer jusqu'à 120 bouteilles de vin à chaque banquet. Lors d'une occasion mémorable, on raconte que 20 membres du Beaver Club consommèrent 46 bouteilles de madère et de porto, 14 bouteilles de porter et 8 bouteilles de cidre. Quant au tabac, l'archéologie indique qu'il était utilisé par les Indiens préhistoriques dans les cérémonies et la vie quotidienne. Après l'arrivée des commerçants de fourrure, le tabac colonial produit par des esclaves dans le sud des états-Unis et les Antilles vint simplement remplacer le tabac autochtone. Le tabac était souvent livré les feuilles enroulées pour former un tube, aromatisé le plus souvent avec de la mélasse, du sel et de l'anis. Le « NW Twist » était le principal tabac en rôles produit par la NCO, et il était préparé notamment à Albany, N.Y. Cette torquette de 2 pieds de longueur était enroulée et enveloppée dans une toile huilée. L'alcool et le tabac en vinrent à occuper des places importantes dans l'organisation complexe de la traite des fourrures. S'inspirant des coutumes autochtones préexistantes, le commerce des pelleteries était entouré de rites et de cérémonies solennelles : on fumait la pipe, tirait quelques décharges cérémonielles de fusil et buvait de l'eau-de-vie en vue d'établir des relations économiques harmonieuses. Les Indiens n'étaient pas des « acheteurs » au sens moderne du terme et ils rendaient visite aux postes de traite non seulement pour obtenir des marchandises mais également parce qu'ils adoraient les cérémonies et voulaient renouveler leur amitié et souligner leurs relations d'égal à égal avec les traiteurs. Duncan McGillivray décrivit une scène de troc entre la CNO et un groupe d'Indiens dirigés par leurs chefs : « Lorsqu'une bande d'Indiens s'approchent du fort, les chefs ont coutume de se faire précéder de plusieurs jeunes hommes pour annoncer leur arrivée et se procurer quelques articles qu'ils ont l'habitude de recevoir à ces occasions, comme de la poudre, un morceau de tabac et un peu de peinture pour s'enduire le visage, exercice auquel ils ne manquent jamais de se livrer avant de se présenter devant l'homme blanc. à quelques mètres de distance du portail, ils nous saluent en déchargeant plusieurs coups de feu, auxquels nous répondons en hissant un drapeau et en tirant quelques salves. Une fois entrés, on les désarme, leur offre quelques verres et un peu de tabac, et après que la pipe a changé de main un certain temps, ils racontent leurs nouvelles avec beaucoup de pondération et de cérémonie [...]. Lorsque les femmes ont fini de bâtir leurs huttes, ils reçoivent en cadeau une certaine quantité de rhum selon leur nation et la qualité de leurs chefs, et toute la bande boit pendant 24 heures et parfois plus pour rien [...]. Lorsque la beuverie est terminée, le troc commence. » Bien que cette scène ne soit pas représentative de toutes les transactions entre autochtones et traiteurs, elle montre bien que la traite des fourrures n'était pas considérée par les Indiens comme simplement une activité économique mais qu'elle offrait aussi l'occasion de nouer des relations entre individus, familles et nations. Lorsque des partenaires commerciaux se rencontraient, ils renouvelaient leurs alliances en partageant la pipe et en échangeant des présents sous la forme d'eau-de-vie et de vêtements. La consommation d'alcool et de tabac n'était donc pas des activités fortuites, mais était intégrée dans un réseau complexe de relations sociales associées à la traite des fourrures et à la vie politique. | Références |