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« Une bonne histoire de la traite des fourrures en Amérique n'a pas encore été écrite; la complexité du sujet est telle qu'il est presque impossible d'en faire un récit unifié. Lorsqu'une telle histoire sera rédigée, ce sera en grande partie le récit de conflits – des rivalités entre petits commerçants dans les contrées sauvages jusqu'aux échauffourées militaires et diplomatiques pour le contrôle des vastes territoires du continent. » (Wayne Stevens, 1928)
Tout au long de son histoire, la Compagnie du Nord-Ouest (CNO) a été mêlée à plusieurs conflits politiques avec les états-Unis et la Compagnie de la Baie d'Hudson. Voici un bref aperçu de deux grands problèmes que les Nor'westers durent surmonter afin de maintenir leur expansion dans le Nord-Ouest canadien: A) La « conquête du fleuve Columbia » et de l'Oregon B) La colonie de la Rivière-Rouge et la Compagnie de la Baie d'Hudson La « conquête » du fleuve Columbia et de l'Oregon La côte du Pacifique n'était pas une terre inconnue au moment où Alexander Mackenzie effectua ses périples par voie terrestre jusqu'à la baie Nootka en 1793. En 1786, le capitaine britannique Nathaniel Portlock avait en effet atteint la baie de Cook et découvert à sa grande consternation que les Russes y étaient déjà solidement installés avant que son expédition n'eut pu prendre possession de la place. Les Russes s'étaient en effet taillé un immense empire insulaire à partir des rives orientales de la Sibérie. Des bateaux russes voguaient de la Sibérie à travers l'Alaska pour commercer avec les Indiens, qui leur fournissaient des fourrures de loutre très prisées. L'Espagne affirmait également sa présence dans la région, des missionnaires du Mexique ayant établi une série de missions qui s'étalaient jusqu'à la baie de San Francisco. Au moment où Mackenzie quitta le fort Fork sur la rivière de la Paix, la crise faisait rage entre l'Espagne et la Grande-Bretagne. Les Britanniques étaient intervenus dans une zone où les Espagnols s'attendaient à ne trouver que les Russes. Après la saisie malencontreuse par le capitaine Martinez des vaisseaux du capitaine Colnett en 1789, les Britanniques menacèrent les Espagnols de représailles armées si ceux-ci n'accordaient pas aux Britanniques une égalité d'accès au commerce sur la côte nord-ouest. Les Espagnols furent donc obligés de partager la région avec les Russes et les Britanniques. Ils se retirèrent graduellement avec le temps dans le sud. En 1793, pavillons russe et britannique battaient sur la côte nord-ouest, ceux de l'Espagne et des Américains n'étaient non loin derrière. Lorsque la guerre de l'Indépendance américaine prit fin, une vaste région au sud des Grands Lacs, dont celle du Minnesota et de Détroit, fut cédée aux états-Unis. De nombreux traiteurs canadiens, tels que James McGill et Isaac Todd, étaient étroitement mêlés à la « traite dans le Sud-Ouest » et, à cause de leurs investissements, ils n'étaient pas pressés de partir. Certains décidèrent de rester alors que d'autres optèrent pour le Nord-Ouest, qui demeurait entre les mains des Britanniques. Ce ne fut qu'après le traité de Jay en 1794 que les Britanniques acceptèrent d'abandonner les postes frontaliers et de céder le « vieux Nord-Ouest ». Les Canadiens furent autorisés à commercer en territoire américain tant et aussi longtemps qu'ils détenaient un permis et versaient les droits d'importation exigés sur leurs marchandises. Mais très rapidement, les traiteurs de Montréal ne se sentirent plus les bienvenus au sud de la frontière. En 1798, Grand Portage devint un poste américain et la CNO fut forcée de déménager son principal quartier général au fort Kaministiquia (rebaptisé fort William en 1807, aujourd'hui Thunder Bay), à quelques milles au nord, de l'autre côté de la frontière internationale le long du lac Supérieur. Plus à l'ouest, les traiteurs canadiens continuaient de dominer le commerce sur la rivière Missouri. Lorsqu'on apprit que Mackenzie avait atteint le Pacifique, l'expansion américaine vers l'Ouest n'eut pas de cesse. En 1803, les Américains achetèrent la Louisiane de la France et commencèrent à lorgner l'Ouest. William Clarke et Meriwether Lewis furent chargés d'explorer la rivière Missouri de même que tout autre fleuve ou rivière menant au Pacifique : le Columbia, l'Oregon et la Colorado. Petit à petit, les colons et explorateurs américains s'installèrent le long du cours supérieur de la Missouri jusqu'aux Rocheuses. Comme dans l'Est, de nombreux traiteurs canadiens commencèrent à se retirer d'un territoire qu'ils avaient cru être le leur. Une région, cependant, demeura un long moment contestée : celle du fleuve Columbia, où les lois américaines ne s'appliquaient pas et où les trafiquants de fourrure essayaient d'établir un monopole. En 1792 les Britanniques prirent officiellement possession des deux rives du fleuve Columbia, mais aucun établissement ne fut créé. La Grande-Bretagne devait plus tard invoquer ce geste comme argument pour revendiquer le titre de l'Oregon. Alors que le capitaine George Vancouver avait pris l'embouchure du Columbia pour une baie sur l'océan, l'américain Robert Gray en remonta assez loin le cours cette année-là et reconnut que c'était un fleuve. Il le baptisa du nom de son bateau, le Columbia Rediviva. Les Américains commencèrent progressivement à développer un commerce maritime entre l'Alaska et les îles Hawaï. Pour faire obstacle à l'intérêt croissant des Américains pour cette région, la CNO partit à la conquête du Columbia en envoyant plusieurs expéditions pour réaffirmer le titre des Britanniques dans cette région. En 1800, Duncan McGillivray et David Thompson tentèrent en vain de traverser les Rocheuses pour atteindre le Columbia. En 1806, Thompson fut à nouveau chargé de trouver une route jusqu'au Pacifique qui emprunterait le Columbia, mais fut rappelé à Montréal. En 1808, Simon Fraser descendit le fleuve qui porte maintenant son nom pour finalement constater qu'il était impraticable. La CNO était bien déterminée à atteindre la première l'embouchure du Columbia. Entre temps, John Jacob Astor était devenu l'un des principaux magnats de la fourrure. Cet homme d'affaire de New-York, originaire d'Allemagne, avait fondé en 1784 une compagnie basée dans l'Est. Voyant que Lewis et Clarke avaient étendu le territoire revendiqué par les Américains jusqu'au Pacifique à travers un pays riche en fourrures, il décida d'établir un centre de traite à l'embouchure du Columbia pour y attirer les fourrures puis les envoyer en Chine. Il avait un grand projet en tête, celui de voir toute la côte du Pacifique entre les mains des Américains, avec comme voisins les Espagnols au sud et les Russes au nord. Après la fusion de la Compagnie XY et de la CNO, les visées d'Astor sur le commerce en bordure du Pacifique monopolisèrent grandement l'attention des traiteurs de Montréal, qui ne voulaient pas que des concurrents américains puissent les devancer dans leur conquête du Columbia. En 1809, ils rejetèrent même l'offre d'Astor qui leur proposait d'acheter le tiers des actions dans son projet du Pacifique. En 1810, Astor créa l'Amerian Fur Company et, pour cautionner son expédition jusqu'à l'embouchure du Columbia, mit sur pied la Pacific Fur Company. Deux expéditions furent organisées, l'une par mer en passant par le cap Horn et l'autre par voie terrestre le long de la route tracée par Lewis et Clarke. Le Tonquin, un navire de 300 tonnes, transporta un groupe de voyageurs, de commis et d'associés. La plupart de ces hommes étaient des Canadiens et d'anciens Nor'westers qu'Astor avait recrutés à Montréal. Le Tonquin jeta l'ancre à l'embouchure du Columbia en mars 1811. Les membres de l'expédition érigèrent rapidement quelques bâtiments et donnèrent à cet établissement le nom d'Astoria. En juillet, les maisons de rondins n'étaient pas encore terminées que David Thompson, de la CNO, contournait Tongue Point dans son canot, arborant l'Union Jack et espérant avoir gagné la course. Il est intéressant de noter que Thompson devait prendre symboliquement possession du territoire au nom de la Grande-Bretagne. Il écrivit ainsi : « J'ai planté un petit poteau auquel était solidement attachée une demi-feuille de papier portant ces mots : Sachez par la présente que ce pays est revendiqué par la Grande-Bretagne au nombre de ses territoires, et que la Compagnie du N.-O. de Montréal, Canada, jugeant l'emplacement de ce comptoir peu commode pour ses gens, compte le remplacer par un comptoir pour le commerce autour du confluent D. Thompson. Jonction de la rivière Shawpatin avec le Columbia, 8 juillet 1811. » Le 18 juin 1812, les états-Unis déclarèrent la guerre au Canada, en grande partie à cause du Non-Intercourse Act adopté par la Grande-Bretagne en vue d'empêcher les pays neutres de commercer avec son rival napoléonien. En 1813, un groupe de Nor'westers arrivèrent à Astoria apportant la nouvelle que les hostilités avaient été déclenchées entre les deux pays et que la Grande-Bretagne envoyait un bateau de guerre pour capturer Astoria. On offrit aux Américains de se rendre et ceux-ci acceptèrent de vendre l'établissement aux Nor'westers pour la somme de 58 000 $. Astoria fut rebaptisé Fort George. Le mois suivant, un navire britannique y mit l'ancre et prit officiellement possession de la région. Pendant une brève période, les traiteurs canadiens contrôlèrent un vaste territoire à l'ouest des Rocheuses et au nord du Columbia. Toutefois, après la guerre, l'établissement fut remis aux mains des Américains, car les deux pays signèrent une entente de statu quo, qui ramenait la frontière à l'endroit où elle était avant la guerre. Même si la CNO revendiqua que l'établissement avait été acheté, il fut décidé qu'Astoria avait été prise par les Britanniques et qu'elle devait être rendue aux Américains. Après la guerre, un navire américain revint y célébrer une courte cérémonie de levée du drapeau, simplement pour signifier que Washington n'avait pas perdu tout intérêt. En 1818, la Grande-Bretagne et les états-Unis essayèrent encore une fois de régler le dossier du Columbia. Il fut proposé que la frontière entre les possessions américaines et les terres britanniques à l'ouest des Rocheuses soit établie au 49e parallèle. On trouvait cette solution idéale parce que le même parallèle avait déjà été choisi comme frontière dans l'est. Les deux pays ne purent s'entendre et continuèrent de revendiquer cette région. Au début des années 1820, de nombreux colons américains de la région exigèrent que toute la côte du Pacifique devînt partie intégrante des états-Unis. Leur slogan « 54-forty or fight » (« 54-40 ou c'est la guerre »), qui revendiquait le territoire dans le nord-ouest du Pacifique jusqu'à cette latitude, aurait pu leur faire obtenir gain de cause si la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui détenait un monopole, n'eut possédé des amis influents au Parlement britannique. à la suite d'un compromis, le reste de la frontière fut établie au 49e parallèle jusqu'au Pacifique et la compagnie anglaise déménagea son quartier général du Pacifique au fort Victoria sur l'île de Vancouver, fondant ainsi la colonie qui allait plus tard devenir la Colombie-Britannique. En 1827, les deux pays signèrent un accord d'occupation conjointe du Columbia. Le caractère vague de cet accord de même que l'expansion simultanée des territoires des établissements rivaux menacèrent plus tard de provoquer une guerre. En 1833, l'American Fur Co. abandonna ses postes le long de la frontière en échange d'un paiement annuel en espèces de la part de la CBH. En 1846, la frontière jusqu'à l'océan Pacifique fit l'objet d'une entente et les Britanniques perdirent définitivement le fleuve Columbia de même que l'Oregon aux mains des états-Unis. La colonie de la Rivière-Rouge et la Compagnie de la Baie d'Hudson Entre 1774 et 1821, les traiteurs de la CBH et de Montréal construisirent des postes concurrents dans tout le Nord-Ouest canadien. Ce fut durant cette période que culminèrent la concurrence pour les fourrures et l'érection de postes de traite rivaux. Après 1804, la CNO et la CBH se livrèrent une concurrence de plus en plus ruineuse. Les deux compagnies réduisirent le nombre de leurs postes dans le Nord-Ouest et essayèrent de trouver des façons d'empiéter sur les postes rivaux. Après 1813, elles augmentèrent à nouveau le nombre de leurs postes mais cette expansion ne put être soutenue. Elles durent fusionner en 1821, et ce fut le début d'un grand monopole dans la traite de fourrure au Canada. Pour ne pas se faire damer le pion, la CNO chercha rapidement à prendre l'offensive en se rendant en pays indien pour intercepter les fourrures avant qu'elles ne soient remises aux postes de la CBH, basée à Londres. Depuis longtemps, les intermédiaires cris et assiniboines étaient obligés de parcourir une ou deux fois par année des centaines de kilomètres aller-retour jusqu'aux postes situés le long de la baie et d'accepter les prix offerts par les traiteurs anglais s'ils voulaient continuer de se procurer des fusils et des marmites. Avec l'arrivée de la CNO, les Indiens fréquentèrent moins régulièrement les postes de la CBH et négocièrent de meilleures conditions dans les postes des deux compagnies. Des Nor'westers érigèrent des « postes itinérants » qui leur permirent de se rapprocher des groupes autochtones, de visiter les Indiens sur leur territoire de chasse durant l'hiver. Ce commerce « en dérouine » visait à prévenir la perte du produit de la chasse hivernale au profit d'un concurrent, le printemps venu. Cette pratique força la CBH à repenser sa stratégie, qui avait jusqu'alors consisté à ne placer ses postes de traite qu'à quelques endroits stratégiques et à ne pas s'infiltrer en territoire autochtone. En 1811, la CBH concéda également 116 000 acres de terre pour l'établissement d'une colonie dans les vallées de la rivière Rouge et de l'Assiniboine. Ces terres furent octroyées à Thomas Douglas, lord Selkirk, qui prévoyaient y amener des colons écossais. La colonie fut baptisée Assiniboia et sa superficie était cinq fois supérieure à celle de l'écosse. Elle englobait même des parties du Dakota du Nord et du Minnesota d'aujourd'hui. Plus tard cette année-là, Selkirk envoya, par la voie de la baie d'Hudson, un groupe de colons sous la supervision d'un nouveau gouverneur, Miles Macdonell. Deux groupes de colons arrivèrent à la rivière Rouge en 1812 et commencèrent à s'y installer. Même s'il était inspiré par des motifs honnêtes, Selkirk ne tint aucunement compte des intérêts de la CNO, laquelle décida de démanteler la colonie. En effet, la colonie mit la main sur les principales rivières reliant le pays de la fourrure aux Plaines où les provisions de bouche comme le pemmican étaient échangées. Alexander Mackenzie dénonça ce projet d'établissement comme étant un « plan de fou » qui allait ruiner les activités de traite de la CNO. à leur tour, les Nor'westers entreprirent de faire dépérir l'établissement par des harcèlements mesquins et ce qu'on qualifia d'actes « terroristes ». En janvier 1814, le gouverneur de la Rivière-Rouge, Colin Robertson, émit une proclamation interdisant l'exportation de pemmican d'Assiniboia sans un permis signé de sa main. En juillet 1814, il fit suivre sa dite « Proclamation du pemmican » par l'expropriation des réserves de pemmican stockées dans les postes de traite du territoire et par le blocus des rivières afin de stopper les brigades traditionnelles de la CNO qui s'approchaient du lac Winnipeg. Il interdit également l'exportation de viande, céréales ou légumes obtenus et produits dans la colonie. Dans son esprit, les colons devaient seuls bénéficier de ces produits. La chasse au bison par les Métis à cheval fut également prohibée. Les traiteurs de la CNO rejetèrent violemment ces ordonnances et sonnèrent l'alarme parmi les Métis. Déterminés à protéger leurs intérêts, les Nor'westers persuadèrent les Métis de se rallier à leur cause en faisant vibrer leurs sentiments nationalistes naissants. Les Métis et les associés de la CNO tentèrent de vider la colonie de la Rivière-Rouge par divers moyens : harcèlement, discours brandissant le spectre de la misère, violence et incendies criminels. à deux reprises, ils expulsèrent de nombreux colons de leur foyer. En revanche en mars 1816, le fort Gibraltar appartenant à la CNO et situé à l'embouchure de la rivière Assiniboine a été capturé et pillé. La violence atteint son sommet à Seven Oaks, faisant 21 morts parmi les hommes de la CBH, dont Robert Semple, le gouverneur local, au terme d'une brève échauffourée avec un groupe de Métis. Lorsque Selkirk eut vent de cette bataille, il fit main basse sur le quartier général de la CNO au fort William sur le lac Supérieur. Sous le couvert de la Canadian Jurisdiction Act, les traiteurs utilisèrent les lois comme armes et se firent mutuellement arrêter. Certains se firent nommer magistrats et arrivèrent à l'intérieur du pays avec des mandats d'arrestation pour neutraliser toute opposition. Au fort William, Selkirk aurait trouvé des preuves que la CNO avait volé des fourrures de la CBH et récompensé les Métis pour le massacre de Seven Oaks. La compagnie de Montréal ne devait pas cependant être délogée aussi facilement et fit arrêter Selkirk. En tout, 150 accusations furent déposées par Selkirk contre la CNO, et les Nor'westers intentèrent en retour 29 poursuites contre lui. Les procès furent une véritable farce, les prisonniers se soustrayant à la justice, abandonnant leur caution ou s'échappant de prison, des cas furent reportés et de nombreuses procédures furent annulées. Malgré l'échec du projet de colonie et le retour de lord Selkirk en Angleterre, certains colons demeurèrent dans la région et constituèrent le premier noyau de peuplement de l'histoire du Manitoba. | Références |